RELIGIONReligion et psychanalyse

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De la projection à la toute-puissance du désir

Freud considère la religion comme le phénomène psychologique et culturel le plus complexe qui soit. Pour l'élucider, il met progressivement en œuvre tous les éléments de sa doctrine. Les analyses proprement cliniques du religieux sont cependant fort rares dans son œuvre. Ses deux études approfondies de cas, celle du délire religieux de Schreber et celle de la possession démoniaque de Haitzmann (xviie s.), sont des analyses faites sur documents écrits. Dans ses écrits sur la religion, Freud ne se réfère pas à ses expériences cliniques, mais il construit ses interprétations en appliquant ses concepts théoriques à plusieurs phénomènes religieux. Il part du principe que la religion est une production humaine et que la « psychologie des profondeurs » peut donner la clé pour déchiffrer l'énigme de son origine et de sa signification.

L'intérêt qu'il porte à la religion est double. Pénétré de l'esprit rationaliste des Lumières, il entend expliquer la religion et contribuer ainsi à la victoire sur elle de la raison. Cependant, envers la religion comme envers n'importe quelle expression humaine, il adopte aussi le principe psychologique selon lequel l'homme y manifeste une vérité, sous une forme déplacée. Il prend, dès lors, la religion comme un des témoignages importants sur la réalité psychique. Certes, le véritable sens de la religion n'est lisible que sous l'éclairage des théories analytiques. Aussi le souci constant de Freud est-il de comprendre la religion à la lumière des processus que lui a enseignés l'expérience de la psychopathologie et de marquer en même temps la différence d'avec la pathologie proprement dite. Dans sa psychomythologie et dans L'Avenir d'une illusion, il envisage la religion du point de vue de l'individu et il l'explique d'après le modèle des rêves comme une création des désirs. Dans ses autres études, il considère, plus justement, la religion comme un mouvement transindividuel de la culture et il la centre sur la constitution de la loi éthique sous l'enseigne du père. D'une remontée vers l'origine de la culture, par l'élucidation de la genèse de la religion, il attend l'ultime explication des vicissitudes psychiques auxquelles il se trouve confronté. On peut considérer successivement ces deux lignes d'interprétation, plutôt que de suivre l'ordre chronologique des écrits freudiens.

Au début, Freud assimile la religion aux mythes et aux légendes, qu'il explique par la «  projection », prise au sens large du terme. Ce sont des représentations de désirs pulsionnels, vaguement perçues de manière endopsychique, transposées dans l'extérieur et mettant ainsi en scène une réalisation de désirs interdits à l'homme tels que l'inceste, par exemple, ou contredits par la réalité telle l'immortalité (Naissance de la psychanalyse. Lettres à Fliess, 71 et 78). La théorie de la psychomythologie, interprétant les représentations religieuses comme des phantasmes de désirs, analogues aux rêves, inaugure un versant de la psychanalyse de la religion. Le concept de projection, en effet, a fait fortune dans les théories psychanalytiques popularisées concernant la religion. Cependant, dans les œuvres de Freud sur la religion, il n'est plus le concept clé d'explication, car la projection implique une correspondance de contenus entre représentation inconsciente et idée projetée, correspondance qui ne se réalise pas dans la représentation de Dieu.

Pour Freud, l'énigme spécifique de la religion réside dans l'affirmation du Dieu-Père avec lequel l'homme entretient des rapports de désir, de conviction d'élection, d'obédience et de culpabilité. Aussi Freud ne voit-il pas dans la «  mystique » un phénomène spécifiquement religieux, mais « l'obscure autoperception du domaine en dehors du moi, du ça » (note du 22 août 1939). L'expérience mystique résulte de la déconstruction du « je » comme instance consciente et autonome, déconstruction qui laisse les forces pulsionnelles, héritées et innées, envahir le sentiment et qui donne à éprouver une union diffuse avec tout, en deçà de la conscience personnelle formée par la perception et par le langage (Malaise dans la civilisation).

Contrairement à la « mystique », la religion pose un Dieu personnel dont la paternité constitue la nature propre. Aussi, pour la comprendre, Freud s'attache-t-il à l'analyse du rapport au père. Dans L'Avenir d'une illusion (1927), il situe la religion dans l'économie des pulsions de l'individu. La dure nécessité (ananké), la puissance hostile de la nature, celle de la mort surtout, ainsi que l'irréconciliable conflit entre individu et société, imposent aux désirs une frustration sans rémission. Poussé par la « pulsion de conservation », par la recherche de plaisir et par la tendance libidinale primaire à éviter la souffrance, l'homme construit un monde de désirs satisfaits, au-dessus du monde de la réalité et de la nécessité. Le narcissisme, qui demeure la texture de son activité, l'amène, en effet, à croire que ses désirs peuvent se réaliser (la « toute-puissance » illusoire du désir). Devant le conflit entre les désirs et la réalité, l'homme ressuscite en lui l'image d'un père tout-puissant, protecteur et rémunérateur bienveillant. Cette image s'est imprégnée en lui comme représentation inconsciente lors de ses expériences familiales frustrantes. L'enfant, en effet, transpose sur le père la toute-puissance de son désir, narcissique. La religion est dès lors une croyance illusoire, puisque émanant du désir qui refuse de se laisser limiter par la nécessité du réel, et une nostalgie du père, puisque reproduisant l'image psychologiquement archaïque du père tout-puissant et répondant aux désirs frustrés. La psychanalyse apporte ainsi aux vieilles critiques rationalistes de la religion trois éléments d'explication : celui du processus primaire (opposition entre la libido comme principe de plaisir et le principe de réalité), celui du narcissisme (origine de l'idée de toute-puissance) et celui de la formation et de la conservation de représentations inconscientes (origine de l'idée de Dieu dans l'image du père tout-puissant).

Pour juger illusoires les désirs qui se manifestent en religion, Freud ne peut pas adopter les critères de la pathologie ; car la religion n'est pas, comme le délire, une [...]

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  • : professeur à l'université de Louvain (Katholieke Universiteit Leuven et université catholique de Louvain-la-Neuve)

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Pour citer l’article

Antoine VERGOTE, « RELIGION - Religion et psychanalyse », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/religion-religion-et-psychanalyse/