RÉGULATION, épistémologie

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Histoire du concept en biologie

« Régulation » figure, à la suite de « régulateur », dans le dictionnaire de Littré (1878), uniquement comme terme de technologie mécanique. De même dans le dictionnaire technologique (français, allemand, anglais) de Tolhausen (Leipzig, 1877). Dans ce dernier ouvrage, l'article « Régulateur » donne les noms des principaux types de dispositifs intégrés dans différentes machines, y compris la machine à vapeur. L'importation du terme en biologie a été autorisée par l'assimilation analogique ou métaphorique de l'organisme à la machine. Le modèle ou l'image de l'horloge ne se divise pas. Si le corps vivant est réglé comme une horloge, c'est qu'il enferme, lui aussi, quelque organe semblable à un balancier ou à un compensateur. « La machine animale est principalement gouvernée par trois régulateurs principaux », écrit Lavoisier dans le Premier Mémoire sur la respiration des animaux (1789). Même s'il s'agit ici de phénomènes d'énergétique chimique (respiration, transpiration, digestion), on voit que le concept d'une fonction d'équilibre dans la vie animale est emprunté à la mécanique.

La métaphore passe aisément de la physiologie à la psychologie, de l'animal-machine à l'homme-machine. C'est également dans l'assimilation des motifs de la conduite humaine à des forces motrices ou à des résistances, dont la mécanique fournit les équations d'équilibre, que les psychologies de l'intérêt personnel et les morales de l'utilité ont cherché l'explication des règles sociales de justice quant à la composition des prétentions concurrentes au maximum d'avantage et au minimum de déplaisir. L'expérience économique des individus trouve un équilibre naturel, non contraint, dans la limitation réciproque des intérêts en compétition. Sur le marché, l'offre et la demande de biens ou de services aptes à satisfaire les besoins d'individus mûs par un même désir d'obtenir le plus aux moindres frais constituent le système régulateur des prix. La balance reste l'image du régulateur économique et d'ailleurs lui prête son nom : balance du commerce, plus proche de la balance de la justice que de la balance du pouvoir.

Au début du xixe siècle, le terme de régulateur, pris au sens d'agent de réciprocité dans un ensemble, est devenu usuel, banal. Par exemple, un certain Martin publie à Bordeaux, en 1809, Le Régulateur universel des poids et mesures, invention nouvelle pour apprendre seul et sans maître les rapports réciproques du nouveau système des poids et mesures de tous les pays. Un certain Boilley publie à Lyon Le Régulateur de la santé. La diffusion du terme à l'époque est favorisée par la philosophie des compensations. Il s'agit d'une extrapolation, moins audacieuse que proprement confuse, du principe newtonien d'égalité de l'action et de la réaction. A. Lassalle avait publié en 1788 La Balance naturelle. En 1809, sous le titre Des compensations dans les destinées humaines, P.-H. Azaïs diluait les concepts de balancement et d'équilibre dans un discours en forme d'homélie plus que de démonstration. Mais, à la même époque, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire fondait son anatomie comparative sur le principe des connexions entre organes et sur le principe de balancement des organes. Le premier de ces principes concerne un invariant formel dans les rapports entre éléments des structures spécifiques, le second une conservation quantitative de matière sous l'inégalité du développement des différents éléments de ces structures. Passionné par l'étude des monstruosités, et donc aussi par celle des phénomènes du développement embryonnaire (phénomènes précisément compris aujourd'hui sous le nom de régulation), Geoffroy Saint-Hilaire a composé, de son aveu même, dans sa philosophie anatomique, deux idées, ou deux visions, des structures physiques et organiques en forme de système ou de totalité, la vision newtonienne et la vision de la Naturphilosophie allemande.

Étienne Geoffroy Saint-Hilaire

Photographie : Étienne Geoffroy Saint-Hilaire

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Crédits : Wellcome Collection ; CC BY 4.0

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C'est à Claude Bernard qu'il appartenait de confirmer, dans le domaine de la physiologie, le fonctionnement de l'organisme considéré comme un tout. Plutôt que le terme lui-même, ce sont les composants métaphoriques du concept de régulateur : balance, équilibre, compensation, qui sont venus sous sa plume lorsque, après avoir mis en évidence le rôle du milieu intérieur dans la vie des animaux supérieurs, i [...]

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Pour citer l’article

Georges CANGUILHEM, « RÉGULATION, épistémologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/regulation-epistemologie/