RÉCIT DE VOYAGE

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Le voyage dans les lettres

Rêver sur le livre

Toute narration d'un voyage réel recouvre ainsi le récit d'un voyage imaginaire. L'Odyssée est le modèle d'une quête racontée dans les termes d'une navigation. Sur ce modèle s'établirent les grands romans de Rabelais lançant Panurge à la recherche de la Dive Bouteille, de Jarry inventant pour le docteur Faustroll un original moyen de locomotion. Le voyage maritime a l'avantage d'associer à la traversée d'un espace vain, mais dangereux, l'océan, la découverte et l'exploration d'îles qui sont autant d'étapes symboliques dans l'accomplissement du voyageur : ainsi saint Brendan au cours du voyage, dont la relation est du xiie siècle, part-il du château du diable vers le paradis, et passe par l'île des brebis, l'île des oiseaux, le pavillon d'or. Les utopies de Foigny à Cabet se donneront sous la forme de voyages et de découvertes de pays conformes à leurs vœux sociaux. Sade n'agit pas autrement lorsque, dans Aline et Valcour, il permet à son héros Sainville d'échapper au royaume despotique de Batua pour, voguant comme Cook vers Tahiti, aborder à Tamoé, dont le souverain Zamé a fait un paradis social.

Le récit de voyage oscille longtemps du compte rendu de faits à la rêverie éveillée. Une histoire des voyages imaginaires serait à faire pour suivre la façon dont les économies, les idéologies se transforment en narration. De plus, dès lors que le monde apparaît fini, que les voyages du xixe siècle ont mis fin à l'espoir de trouver le paradis sur cette terre, il ne reste plus qu'à projeter hors du système solaire le rêve tenace d'une fin de l'histoire : la science-fiction prendra le relais des voyages imaginaires en décrivant des villes qui répondent au rêve humain, sans cependant édifier de demeure parfaite pour des corps astraux. Car tout se passe comme si le cosmos ne pouvait contenir un fragment achevé, soustrait au temps, comme s'il était lui-même tout entaché du défaut d'exister, comme si, de la découverte par Galilée que la lune est une terre cendreuse, bosselée, datait la fin de l'espoir qu'un astre fût de cristal. Et l'on voit dans la peinture du xviie siècle la lune, sur quoi repose la Vierge, passer du pur état de diamant incorruptible, et parfait en la grâce mathématique de ses lignes, à l'état, plus émouvant peut-être, de terre perdue, imparfaite, esseulée, en proie au temps. Faute d'explorer ou de découvrir, on voyage avec le livre. Les enfants connaissent le monde par les aventures extraordinaires que leur conte Jules Verne. Peu à peu le livre cesse de les instruire pour les faire rêver. Non seulement les enfants mais les écrivains se sont nourris de ces évocations de pays lointains. Ainsi, lorsqu'on lit le récit d'un voyage réel, on fait un voyage imaginaire ; j'aimerais prendre pour exemple les compilations peu connues d'Édouard Charton qui jouèrent le rôle de « générateur » de textes au xixe siècle. En 1885, ce rédacteur en chef du Bulletin de la société pour l'instruction élémentaire publie quatre volumes consacrés aux Voyageurs anciens et modernes ou Choix des relations de voyages les plus intéressantes et les plus instructives. Citons quelques noms d'auteurs retenus : Hannon, Ctésias, Pythéas, Néarque, Fa-Hian, Cosmas Indicopleustes, Arculphe, Benjamin de Tudèle (à qui doit tant Chateaubriand), Jean du Plan de Carpin... Ce recueil de textes a été publié à Paris, « aux bureaux du Magasin pittoresque ». Indispensable parce qu'il y a peu d'ouvrages qui fassent tant rêver, l'ouvrage véhicule, sans vergogne ni humour, une idéologie aujourd'hui qualifiée de petite-bourgeoise. Dans ce premier numéro du Magasin pittoresque « orné de gravures sur bois d'une exécution remarquable » figure une évocation du Pausilippe. Mais, davantage que cette évocation diffuse de Myrtho, est importante une description du tombeau de Henri de Montmorency à Moulins. Jean Richer dans Nerval, expérience et création (Hachette, Paris, 1970) le met en rapport avec le poème Artémis. « Même si Nerval n'est pas allé à Moulins, il a pu voir des reproductions de ce mausolée célèbre. » D'autres écrits du même numéro : « La Grotte basaltique de l'île de Staffa en Écosse », « L'Arbre à pains », « La Chaussée des géants », « Sur la descente dans les mines », etc., annoncent, par les textes et les dessins, certains des « voyages extraordinaires » de Jules Verne. Mais Verne ne fut pas le seul à lire Charton : Eugène Roberto, dans un « Cahier canadien Claudel » de 1956, a montré que Tête d'or doit beaucoup au Tour du monde.

Rêver dans le livre

Les grands voyageurs sont aussi immobiles que l'enfant « amoureux de cartes et d'estampes ». C'est le livre lui-même qui va constituer le territoire du voyage, par sa couleur, son déploiement, comme La Prose du Transsibérien de Cendrars, ou Boomerang de Butor. Le livre illustré, qu'il s'agisse d'un manuscrit médiéval ou d'un poème, est d'abord un paysage typographique où circule le lecteur. Si bien que la lecture s'apparente au voyage tout comme l'écriture, qui est progression en territoires inconnus. Le meilleur exemple d'un livre se proposant comme espace de voyage est probablement L'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux que Charles Nodier publie en 1830. L'influence du Tristam Shandy de Sterne y est nette : non seulement les pages sont des espaces blancs ou noirs, mais les mots sont des monuments, les lettres ont leurs figures comme dans les abécédaires. Le lecteur glisse le long des énumérations, saute d'une opposition à l'autre, habite le seul château qu'il puisse connaître et qui est le livre.

Le récit de voyage romanesque est l'illustration du voyage réel que l'auteur a réalisé par les mots, les liant, les tissant, et que le lecteur a effectué par son travail, s'arrêtant à des seuils, franchissant les lieux de résistance, recomposant des paysages à partir d'éléments autrement disposés : Raymond Roussel aimait lire Jules Verne non en suivant le fil du récit, mais celui des mots producteurs.

Puisqu'il faut se résoudre à ne plus trouver trace du paradis sur cette terre, il faut s'obstiner à transmuter l'univers entier en « nouveau monde amoureux ». Tel est l'objet de la littérature : la transformation de la société, de notre rapport au monde et aux autres, par la modification de notre façon de l'imaginer. Aussi la notion de « récit de voyage » doit-elle être retenue dans un sens plus étendu que son usuelle acception. La littérature n'est jamais que « récit de voyage » : elle consiste à explorer les possibilités de narration, à faire jouer les formes de représentation, à saisir dans un même mouvement le lieu où l'on est et ses antipodes.

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  • : écrivain, professeur honoraire à la faculté des lettres de Fribourg (Suisse)

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Pour citer l’article

Jean ROUDAUT, « RÉCIT DE VOYAGE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/recit-de-voyage/