RÉALISME (art et littérature)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Art

Réalisme anti-idéaliste ou révolutionnaire

Dans ses premières manifestations, la peinture réaliste se dresse contre les traditions dominantes dans le domaine de l'art et dans les conventions sociales. Il n'y a rien d'étonnant à ce que le réalisme anti-idéaliste surgisse immédiatement après les événements politiques de 1848. Gustave Courbet ignore les règles de procédure et de bienséance en transcrivant ses sujets directement et avec fidélité. Son opposition démocratique aux prescriptions hiérarchiques de l'Académie fait prévaloir la peinture de genre sur la peinture d'histoire et l'allégorie, les paysans et les travailleurs sur les dieux et les aristocrates, et les compositions libres sur les agencements savants. Entre 1848 et 1855, il peint une série de scènes de la vie campagnarde où les paysans sont traités en tant qu'individus, et non en tant que types. Les compositions sont banales ou familières, mais les dimensions des toiles sont gigantesques et n'ont rien à voir avec les petits formats traditionnellement réservés à la peinture de genre. Dans les Demoiselles du village (Metropolitan Museum, New York), on voit nettement que les personnages ont été peints en atelier et placés avec désinvolture dans un paysage composé séparément. Pour l'essentiel, Courbet conserve les catégories les plus plausibles de la peinture : peinture de genre, paysage, portrait et nature morte.

Édouard Manet est souvent considéré comme le peintre réaliste le plus inventif après Courbet. Réputation curieuse, car Manet est un artiste dont l'œuvre est beaucoup plus élaborée et la thématique bien plus conventionnelle que celle de Courbet : il était l'élève de Thomas Couture, ennemi déclaré du réalisme. Au cours des années 1860, Manet produit une série de chefs-d'œuvre, où il s'inspire des Vénitiens et des Espagnols et s'efforce de maintenir vivante la grande peinture. Cela ne l'empêcha pas de rester, comme Courbet, très attaché à ses modèles, et de les représenter avec une rigoureuse fidélité. Pour exprimer picturalement ce qu'il voyait, Manet avait mis au point une technique originale : tandis que Courbet peint sur un fond sombre traditionnel et progresse lentement vers les couleurs claires, Manet peint sur un fond blanc à l'aide de tons locaux clairs, dans lesquels il introduit des tons sombres pour obtenir les ombres. Cette technique nouvelle, appelée peinture claire, relevait d'une pure observation, Manet rapportant sur la toile les tons qu'il percevait dans la nature et les juxtaposant, sans se soucier des valeurs traditionnelles ou d'une utilisation des fonds ou des glacis. Il abandonne aussi toutes les idées admises et les techniques du dessin dans sa recherche d'une méthode optique.

Courbet et Manet ne sont pas seulement des peintres révolutionnaires, ce sont de grands peintres : leur style plein de panache, leurs tons éclatants, la fidélité naïve et vigoureuse du premier et la complexe vérité du second suscitèrent un enthousiasme unanime dans la nouvelle génération d'artistes, qui imitèrent leurs techniques et leurs effets, mais refusèrent leur manière apparemment négligente de composer. La nouvelle génération estimait que le fait de juxtaposer, sans les mettre en relation, des fonds et des figures, relevait résolument de l'« irréalisme », et que le réalisme n'était pas une affaire de détails, mais un fait total.

En France, Daumier et Millet avaient introduit le peuple dans leurs tableaux au cours des années quarante, avant que Courbet ne compose ses scènes de la vie paysanne. Mais, s'identifiant passionnément à leurs sujets, ils infligeaient eux-mêmes un démenti à leur objectivité. Dans le même temps, à Vienne, Ferdinand Waldmüller peignait sans complaisance des paysans, dans des compositions monumentales, tandis qu'au Tyrol Friedrich Wasmann mettait lui aussi une grande simplicité à peindre ses paysans. Ces deux peintres se donnaient beaucoup de peine pour rendre les tons éclatants du soleil dans leurs paysages et sur leurs personnages. La tradition qu'ils représentaient se trouva immédiatement encouragée par le succès de Courbet. En 1860, le jeune Adolf von Lehnbach, un admirateur de Courbet, qu'il chercha à imiter dans ses résultats sinon dans ses techniques, peignit une série de jeunes pâtres dressés dans la lumière du soleil. Et dans les années soixante-dix, Wilhelm Leibl, après avoir rencontré Courbet à Munich, inaugurait sa grande série de tableaux de paysans bavarois. À l'Exposition universelle de Paris en 1867, Courbet et Manet, exclus des salles d'exposition officielles, présentèrent leurs œuvres dans des tentes privées ; ainsi, par une ironie de l'histoire, les pavillons allemand, suisse et autrichien abritèrent ces mêmes tableaux de paysans que l'exemple des deux peintres français avait encouragés.

On a dit du tableau de Courbet Les Casseurs de pierre (de 1849, d'abord à Dresde) qu'il était le premier document important du réalisme social en art. En peignant ces hommes au travail, Courbet dénonçait sans le vouloir la misère de leur condition. Et pendant quelque temps, les indications d'action politique ou sociale contenues dans la représentation des conditions de vie des classes populaires parvinrent à se maintenir en équilibre fragile et difficile dans la peinture réaliste, jusqu'au moment où l'idéologie l'emporta sur l'objectivité. Le réalisme social, en général, n'est pas objectif, mais souvent idéaliste.

Réalisme académique ou scientifique

Un autre type de réalisme se constitua avec l'œuvre de peintres qui avaient reçu une formation académique et qui, tout en trouvant Courbet vulgaire et Manet inepte, n'en témoignaient pas moins d'un réel enthousiasme pour leur peinture et pour les doctrines du réalisme. Ils s'efforçaient à la plus grande objectivité dans leur description de la nature, en s'appuyant pour ce faire sur les techniques qui leur avaient été enseignées : précision du tracé, anatomie, perspective, composition savante, perspective atmosphérique, exactitude dans le choix des détails et des fonds. Si l'on admire encore l'habileté technique de ces réalistes académiques, leurs mérites artistiques ont été ignorés parce que masqués par l'objectivité du style.

Les réalistes académiques ont fait figure de conservateurs parce qu'ils recouraient, dans leur imitation de la nature, à tous les procédés techniques (y compris la photographie) que la science et la pratique d'atelier avaient mis au point. Vers 1865, un réaliste académique, Jean Léon Gérome, est professeur à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Alfred Stevens, Edgar Degas, Henri Gervex en France, Samuel Fildes e [...]

Réception des ambassadeurs du Siam à Fontainebleau, J. L. Gerôme

Photographie : Réception des ambassadeurs du Siam à Fontainebleau, J. L. Gerôme

S'il est fameux pour ses œuvres d'inspiration orientaliste ou ses sujets antiquisants, Gérôme peint également des sujets à caractère historique, où s'affirme le goût du décorum propre au second Empire. Jean Léon Gérôme, Réception des ambassadeurs du Siam à Fontainebleau, 1864.... 

Crédits : DEA / G. Dagli Orti/ De Agostini/ Getty Images

Afficher

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 10 pages

Médias de l’article

Réception des ambassadeurs du Siam à Fontainebleau, J. L. Gerôme

Réception des ambassadeurs du Siam à Fontainebleau, J. L. Gerôme
Crédits : DEA / G. Dagli Orti/ De Agostini/ Getty Images

photographie

Le Pont de l'Europe, G. Caillebotte

Le Pont de l'Europe, G. Caillebotte
Crédits : Bridgeman Images

photographie

Autoportrait par Louis Corinth

Autoportrait par Louis Corinth
Crédits : Bridgeman Images

photographie

Afficher les 3 médias de l'article


Écrit par :

Classification

Voir aussi

Pour citer l’article

Gerald M. ACKERMAN, Henri MITTERAND, « RÉALISME (art et littérature) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/realisme-art-et-litterature/