RAISON

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La raison comme discours sur l'Être

Bien longtemps avant qu'il ne soit question de philosophie, le rôle du discours est d'une importance capitale : le récit mythique, la formule religieuse ou magique, la révélation divine n'existent que dans le discours, ou plus précisément dans des discours dont chacun prétend à la vérité (quand il s'agit d'une révélation de la volonté divine) ou à l'efficacité (formules qui infléchissent les volontés des puissances cosmiques, sur-humaines) ; chacun est reconnu par la communauté particulière qui y adhère, et paraît faux, insensé, blasphématoire au jugement des autres (dans la mesure où elles en prennent connaissance), à telle enseigne que là où l'on ne peut éviter tout contact, seule la lutte peut et, souvent, doit décider.

Les Grecs et le développement de l'esprit rationnel

Si toute philosophie prend son origine en Grèce, c'est parce que les Grecs très tôt admettent, sans s'en scandaliser, que des discours, des croyances, des conceptions du monde, des morales concrètes diffèrent : il s'agit toujours d'hommes. On se met tout naturellement à la recherche d'un discours (d'une pensée) valable pour tous les hommes, du moins pour tous ceux qui veulent penser et découvrir dans et par la pensée ce qui est vraiment, et non seulement ce qui est affirmé selon des convictions fondées sur la tradition et l'autorité.

Il y a à cela des raisons historiques : voyageurs et commerçants colonisateurs, les Grecs entrent en contact avec des peuples qui ne participent pas de la même tradition, peuples qu'ils n'ont ni la possibilité ni aucun intérêt à éliminer physiquement. Il est vrai que, pour commencer, ils les considèrent comme des barbares, des êtres d'apparence humaine qui ne parlent pas, ne faisant que des bruits dénués de sens, du bar-bar-bar. Rapidement cependant ils les voient comme autres, les tiennent pour des hommes comme eux-mêmes, différents, mais d'une différence sur fond d'identité d'essence ; il s'y ajoute que, en Grèce même, de grandes différences existent entre les dialectes, les institutions politiques, les cultes religieux, différences qui ne détruisent pas le sentiment de l'unité, lequel s'exprime d'une part dans des cérémonies et des jeux sacrés auxquels tous ont accès, d'autre part dans la lutte commune contre les adversaires de tous les Grecs. De plus, dans le cadre des cités, particulièrement à Athènes, la volonté d'éliminer la violence dans les rapports entre citoyens produit des formes juridiques qui doivent permettre de trancher les différends de telle façon que tous soient convaincus de leur justesse (et justice), ce qui ne peut être réalisé qu'à la condition que les partis opposés développent des arguments raisonnables, c'est-à-dire convaincants pour les juges, représentants de la communauté, sans qu'interviennent des facteurs qui ne seraient pas soumis à un contrôle de la rationalité, comme le seraient des décisions appuyées sur un savoir réservé traditionnellement à telle famille, à une inspiration divine, etc.

Ici comme partout, les conditions historiques n'indiquent cependant que les conditions nécessaires, celles en l'absence desquelles tel événement n'aurait pas pu avoir lieu ; elles n'indiquent pas les conditions suffisantes : parler du miracle grec n'est pas simplement une formule rhétorique. C'est un fait dû à la liberté que les Grecs, disciples de l'Orient plus souvent qu'ils n'aimaient l'admettre, ont les premiers créé une science qui, ne se contentant pas d'accumuler des connaissances positives, exige que toutes les vérités particulières soient liées entre elles et fondées sur des axiomes, des principes premiers, à partir desquels tout le contenu puisse être développé dans un discours cohérent et logiquement contraignant, universel et nécessaire, universel parce que logiquement nécessaire, un discours raisonnable.

Il n'est que naturel qu'un tel développement de l'esprit rationnel ne se limite pas au champ [...]

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Pour citer l’article

Éric WEIL, « RAISON », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/raison/