RACE

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Utilisé pour signifier la différence entre les groupes humains (et plus généralement la différence des types au sein d'une espèce animale quelconque), le mot « race » s'attache à des caractères apparents, le plus souvent immédiatement visibles. Les plus frappantes de ces différences sont chez l'homme la couleur de la peau, la forme générale du visage avec ses traits distinctifs, le type de chevelure. Ces variations sensibles, sitôt reconnues, sont interprétées par le système de valeurs propre à chaque culture. Ce comportement, repérable chez les enfants, marque la découverte d'une différence qu'ils demanderont à l'adulte d'expliquer ; ici commence le discours sur les « variétés dans l'espèce humaine ».

Aux différences physiques visibles s'ajoutent celles du vêtement, de la parure, de la langue et des mœurs. Il est loisible aussitôt de les mêler toutes en un amalgame significatif d'une distance entre les « gens du soi » et les autres. Plus radicalement en nous opposant, nous les « hommes », aux autres, les « non-hommes ». Ce rapport à l'identité, que tous les peuples élaborent et définissent par l'interprétation systématique de la différence, place chaque discours culturel et historique particulier dans l'obligation de rendre compte non seulement de la distinction de l'homme et de l'animal, et des hommes entre eux, mais aussi de la relation au surnaturel ; ce faisant, il est chaque fois possible de penser un ordre du monde et de la société sans cesse confronté au réel, mais toujours appuyé sur des idéologies. Cette mise en présence dans le monde place les hommes en face des autres hommes dans une structure d'échange qui constitue autant d'histoires pour dire la vie et la mort des sociétés humaines.

La question de la race s'inscrit plus particulièrement, au niveau tant biologique qu'anthropologique, dans le devenir historique propre à l'Occident cherchant à dominer tous les peuples de la terre. Dans la langue française, le mot « race », dès le xvie siècle, signifie la différenciation des espèces, mais également celle des classes sociales ou des grandes familles ; la race est considérée comme étant composée des descendants d'une même lignée et d'un même ancêtre : ainsi chaque dynastie royale constituait-elle en elle-même une race. On opposait couramment au xviie siècle la noblesse de race transmise de génération en génération et la noblesse acquise de fraîche date. La race fait donc référence explicite à la lignée généalogique enfermée dans un contexte social, où elle tient une place déterminée par rapport à toutes les autres ; certains mariages pouvaient faire « dégénérer la race », à tel point que la race se trouvait même ne plus pouvoir être estimée en termes de rang social ; de là vient que l'on opposait la race aux races serviles, méchantes, infidèles et parjures. Aussi les avatars du concept de race dans les sciences sont-ils d'un grand enseignement, non seulement pour connaître l'histoire de la méthode scientifique, mais pour comprendre les relations entre le discours scientifique, le discours idéologique et la réalité de l'histoire.

Argument scientifique pour légitimer d'abord inégalités et domination sociales, puis de nombreuses lois eugénistes adoptées au début du xxe siècle, enfin exterminations et génocides, le concept de race s'est brusquement déprécié aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Sous les auspices de l'U.N.E.S.C.O, une Déclaration d'experts sur les questions de race, adoptée le 14 décembre 1949, dénonçait son utilisation « erronée » et préconisait l'adoption de l'expression de « groupes ethniques ». Spécialement engagée dans la lutte contre le racisme et les préjugés raciaux, cette instance internationale va multiplier sur ce thème déclarations, conférences et campagnes à vocation scientifique et éducative.

Ces efforts internationaux et pluridisciplinaires pour tomber d'accord sur la définition d'un concept exposé aux manipulations ont rencontré peu de succès. La France a retenu quant à elle une autre approche, sans doute plus symbolique, qui s'est traduite par la loi du 16 mai 2013 supprimant le mot « race »de sa législation.

—  Daniel de COPPET, Universalis

Les critères biologiques

Ce qui a d'abord préoccupé les hommes de science au regard de l'humanité, c'est de distinguer parmi les types humains des critères permettant d'aboutir à une classification des races ; pour Linné, l'espèce Homo sapiens pouvait se diviser en six races différentes : sauvage, américaine, européenne, asiatique, africaine et monstrueuse. En réalité, la première n'avait jamais pu être repérée, et quant à la dernière, il est question ici d'une description purement pathologique. Pour Buffon, au contraire, la variété des races humaines devait être expliquée par le fait qu'à partir de la race blanche originelle les types humains se sont trouvés diversifiés et modifiés suivant les climats. Peu à peu, certains caractères particulièrement visibles, telles la couleur de la peau, la forme du cheveu, la forme crânienne et celle du visage, notamment du nez, ont amené les hommes de science à vouloir y trouver des critères pertinents pour la distinction raciale. Ainsi, pour J. F. Blumenbach, il existe cinq races à la surface du globe, les races caucasienne − c'est-à-dire européenne − mongole, éthiopienne, américaine et malaise. La difficulté, dans ces classifications, consistait surtout à choisir les critères. En 1842 fut élaboré l'index crânien qui permettait, à partir de plusieurs mensurations, de déterminer divers types ; mais ces différences n'étaient valables, en réalité, que pour des cas extrêmes, et, que ce soit la dolichocéphalie, la mésocéphalie ou la brachycéphalie, ces trois catégories ne permettaient pas de découvrir des « types purs », tels que le voulait la science de ce temps-là. Ces difficultés n'ont pas empêché l'anthropologie physique de compliquer les classifications ; ainsi J. Deniker distingue-t-il dix-sept races humaines, d'autres après lui plusieurs dizaines. Le défaut majeur de ces classifications est qu'elles confondent les notions purement biologiques avec les traits proprement culturels et sociologiques des différentes nations humaines. Plus on multiplie le nombre des races humaines, plus on les confond inévitablement avec des cultures humaines particulières. Les questions que l'on se posait étaient essentiellement, d'une part, l'origine historique des races et, d'autre part, la distribution des races à la surface du globe.

La génétique moderne permit de s'apercevoir que les différences biologiques entre les races humaines ne pouvaient être considérées comme absolues et surtout que la hiérarchie que l'on se plaisait à établir entre les diverses races ne pouvait avoir aucune justification scientifique : toute l'humanité possède un patrimoine héréditaire commun. À la lumière de la génétique moderne, le concept de race est fondé sur la variabilité de quelques gènes parmi les dizaines de milliers que comptent les chromosomes de l'homme. Certains de ces gènes commandent les propriétés sérologiques du sang, ce qui a permis d'individualiser certains groupes humains. Mais une classification fondée sur un aussi petit nombre de gènes ne saurait avoir une portée générale. Que penser, en effet, d'une différence certes objective, mais qui trouve son origine dans la variation d'une fraction infime de l'immense fonds génétique de l'humanité ? Pour l'ethnologie moderne, le concept biologique de race n'est pas utilisable.

La perception des différences

La tradition hébraïque

Si la Bible fait bien descendre toute l'humanité du premier homme, Adam, elle attribue aux trois fils du patriarche Noé l'origine des Européens (Japhet), des Asiatiques (Sem) et des Africains (Cham). « Les fils de Noé qui sortirent de l'arche étaient Sem, Cham et Japhet : Cham est le père de Canaan. Ces trois-là étaient les fils de Noé et, à partir d'eux, se fit le peuplement de toute la Terre. » (Gen., x, 18-19.) Ainsi, du même mouvement, se trouvaient affirmées l'unité du genre humain et sa division. Le texte biblique poursuit : « Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l'intérieur de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et avertit ses frères au-dehors. Mais Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent tous deux sur leurs épaules et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père ; leurs visages étaient tournés en arrière et ils ne virent pas la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils le plus jeune. Et il dit : « Maudit soit Canaan ! Qu'il soit pour ses frères le dernier des esclaves ! » Il dit aussi : « Béni soit Yahvé, le Dieu de Sem, et que Canaan soit son esclave ! Que Dieu mette Japhet au large, qu'il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit son esclave ! » (Gen., x, 20-27.) La Bible instaure non seulement la différence, mais encore la hiérarchie entre les trois ancêtres qui peuplèrent les continents, et la malédiction qui pèse sur les fils de Canaan les désigne à la fois comme esclaves de tous les autres, et comme victimes de toutes les violences. Le Moyen Âge reconnaissait en Cham l'ancêtre des serfs, en Sem celui des clercs, en Japhet celui des seigneurs. Il s'agit toujours de confondre la différence des apparences avec la délimitation des statuts et de la hiérarchie. Pour sa part, la tradition hébraïque, fondée sur la loi de Moïse, tout en ne faisant pas de référence explicite à la race, affirmait que « la barrière qui devait séparer le peuple élu des nations était destinée à perpétuer sa fonction de peuple prêtre » (Léon Poliakov, Le Mythe aryen). On sait que la différence, quand elle n'est pas acceptée, sert souvent de prétexte pour étayer un jugement de valeur, pour appuyer un rapport de force, pour autoriser la violence.

Le siècle des Lumières

L'anthropologie du siècle des Lumières est particulièrement significative car elle cherche à rendre compte de l'existence, récemment découverte, des nations sauvages, pour mieux l'opposer à celle du monde européen civilisé. Ce qui intéresse les philosophes, c'est de découvrir le sens des nations européennes. Ce faisant, ils confondent les apparences « raciales » et les « productions sociologiques et psychologiques des cultures humaines » (C. Lévi-Strauss, Race et histoire) et cherchent à renvoyer les hommes sauvages parmi les ancêtres historiques de l'homme moderne. Cet ordre historique créait du même coup l'ordre des valeurs.

Dès 1749, Buffon, dans son Histoire naturelle de l'homme, marquait très nettement la séparation entre l'homme et l'animal. Cependant, il cherchait en même temps à expliquer les causes des « variations dans l'espèce humaine ». Les critères que reconnaissait Buffon sont la couleur de la peau, la forme et la taille, enfin ce qu'il nomme le naturel. Si les deux premiers critères sont d'emblée corporels et visibles, le « naturel » renvoie à l'interprétation des comportements culturels. Mais, pour expliquer les variations tout en posant l'unité du phénomène humain, il faut croire qu'à partir d'un modèle originel les hommes se sont peu à peu distingués de lui pour « dégénérer » au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient de la zone tempérée. Car, écrit Buffon, « c'est sous ce climat qu'on doit prendre le modèle ou l'unité à laquelle il faut rapporter toutes les autres nuances de couleur et de beauté ». Ce sont donc des causes accidentelles qui font varier les nations qui peuplent la Terre, creusant ainsi l'écart entre l'Europe civilisée et le monde sauvage. Celle-là, par le progrès qu'elle manifeste, se doit de convaincre les sauvages de réintégrer la nature de l'homme. Et Buffon se félicite de ce que les sauvages « sont venus souvent d'eux-mêmes demander à connaître la loi qui rendait les hommes si parfaits ». Ainsi l'Europe se voit offrir, en raison de la dégénérescence des sauvages, la mission de les ramener sous sa loi supérieure. Ce devait être l'alibi des conquêtes coloniales.

Si la démarche de Voltaire est autre, ses conclusions rejoignent celles de Buffon en ce qu'il place l'Europe au sommet de la civilisation. Il voit entre les peuples de la Terre de telles différences qu'il croit d'une autre espèce les hommes sauvages. Il distingue des degrés qui vont de la « stupidité » et de l'« imbécillité » à la « raison commencée », pour atteindre chez certains peuples le stade de la « raison perfectionnée » qui suppose la reconnaissance du vrai Dieu. C'est sur « ces différents degrés de génie et ces caractères des nations qu'on voit si rarement changer » que Voltaire proclame la supériorité des nations policées et la logique de leur domination partout dans le monde. Et s'il proteste contre les atrocités des conquérants, c'est qu'il voudrait voir triompher la civilisation non par la violence, mais seulement par le droit et la raison.

Avec Rousseau, la différence manifeste entre les peuples est complètement dégagée des déterminations raciales et de l'histoire naturelle des espèces. À l'opposé de tous les animaux, l'homme, de par sa supériorité, peut vivre selon un « état de nature » puisque, tout en restant isolé, il peut commander en même temps à cette nature qui l'environne. L'homme ne dépend pas des autres hommes dans l'état de pure nature, il est libre et par là se distingue de l'animal. Mais, en usant de cette liberté, il invente à chaque moment son histoire. Celle-ci peut manifester diverses formes selon que les hommes vivent dans l'état de nature ou qu'ils se constituent en sociétés. « Celui qui voulut que l'homme fût sociable, écrit Rousseau, toucha du doigt l'axe du globe et l'inclina sur l'axe de l'univers. À ce léger mouvement, je vois changer la face de la terre et décider la vocation du genre humain. » L'état de nature, « qui n'a peut-être pas existé », laisse ouverte la possibilité d'existence aux sociétés politiques fondées sur l'inégalité au service des plus forts. L'homme est donc renvoyé d'abord à sa liberté originelle et puis, de révolution en révolution, à son destin politique qu'il doit maîtriser pour y réintroduire sa liberté. L'homme connaît ici sa pleine dimension, qu'il soit sauvage ou bien lié par le contrat social.

Cependant, les auteurs du siècle des Lumières n'accordent aux peuples sauvages qu'une représentation mythique en regard de quoi ils élaborent l'idéologie de leur propre société et celle de ses transformations. L'homme sauvage est toujours opposé à l'homme civilisé et, le plus souvent, réduit à la qualité de « primitif ». L'histoire ainsi orientée renvoie les peuples sauvages dans l'enfance de l'humanité, et désigne l'Europe comme missionnaire de la civilisation après l'avoir été de la religion. C'est au nom de la « supériorité » du civilisé qu'il lui revient d'imposer le progrès et son ordre.

L'affirmation de la supériorité aryenne

Le privilège de la race blanche, et plus précisément de la nation aryenne, a été réaffirmé au xixe siècle pour en faire une idée reçue avec d'autant plus de conviction qu'elle convenait aux prises de possession et aux conquêtes de l'Europe partout dans le monde. Par son Essai sur l'inégalité des races humaines, le comte de Gobineau allait dès 1853 proposer une théorie qui satisfaisait les besoins inconscients de l'élite européenne. Lui-même le constatait dans la préface qu'il écrivit pour la seconde édition de son ouvrage en 1882 : « Des écrivains [...], qui possèdent aujourd'hui une grande réputation, en ont fait entrer incognito, sans l'avouer, les principes et même des parties entières dans leurs œuvres et, en somme, [...] on s'en servait plus souvent et plus largement qu'on n'était disposé à en convenir. » Gobineau ne faisait en réalité que reprendre et systématiser les idées de son siècle et de la classe politique de son temps. « Une des idées maîtresses de cet ouvrage, écrit-il, c'est la grande influence des mélanges ethniques, autrement dit des mariages entre les races diverses [...] on présenta cet axiome que tant valait le mélange obtenu, tant valait la variété humaine produit de ce mélange et que les progrès et les reculs des sociétés ne sont autre chose que les effets de ce rapprochement. » Sa thèse est d'une grande netteté puisque les civilisations n'existent qu'en fonction de la plus ou moins grande influence de la race aryenne sur le reste du peuplement. Les dix civilisations reconnues par Gobineau sont donc l'indienne, l'égyptienne, l'assyrienne, la grecque, la chinoise, l'italienne, la germanique et puis, loin derrière, trois civilisations américaines. Il résume sa démonstration d'une manière péremptoire : « Point de civilisation véritable chez les nations européennes, quand les rameaux aryens n'ont pas dominé. » La vision de Gobineau promet à l'humanité un sort d'autant plus misérable que le mélange des races y sera plus complet : « Le dernier terme de la médiocrité dans tous les genres », puisque « l'espèce blanche a désormais disparu de la face du monde » et que « la part du sang aryen, subdivisée déjà tant de fois, qui existe encore dans nos contrées, et qui seule soutient l'édifice de notre société, s'achemine vers les termes extrêmes de son absorption ». Cette vision a servi de réponse à la culpabilité des peuples européens devant l'implacable domination qu'ils réussissaient à étendre sur toute la Terre. Les chauvinismes, les nationalismes, les impérialismes trouvaient là des prétextes à l'exercice de la violence. Le fascisme européen, sous ses formes nazie, mussolinienne, franquiste, devait porter à son paroxysme la justification, par le moyen du concept de race, de la haine et du meurtre des races « inférieures » ou « cosmopolites ».

Race et pouvoir

La fortune du mot « race », chaque fois que se manifestent la violence et plus précisément l'extermination, pose le difficile problème du rapport entre la violence perpétrée par un pouvoir et la définition de la victime en terme de groupe humain, généalogiquement défini, c'est-à-dire « racial ». Tout au long du devenir de l'humanité, la découverte des peuples étrangers, le commerce qui s'instaurait entre nations et les rapports de forces qui se manifestaient obligeaient à des interprétations de caractère idéologique capables de rendre compte des faits vécus.

À partir de la diversité de fait que chacun peut constater à l'œil nu entre les groupes humains, il existe deux attitudes fondamentales aisément repérables qui conduisent toutes deux, quoique par des chemins opposés, à légitimer la violence d'un groupe sur l'autre. En réalité ces deux attitudes ont en commun une même négation de la différence. Elle supposent la discrimination et, par là même, l'affirmation exclusive de soi.

Un faux évolutionnisme

La première attitude est « une tentative pour supprimer la diversité des cultures, tout en feignant de la reconnaître pleinement. Car, si l'on traite les différents états où se trouvent les sociétés humaines, tant anciennes que lointaines, comme des stades ou des étapes d''un développement unique qui, partant du même point, doit les faire converger vers le même but, on voit bien que la diversité n'est qu'apparente. L'humanité devient une et identique à elle-même ; seulement, cette unité et cette identité ne peuvent se réaliser que progressivement et la variété des cultures illustre les moments d'un processus qui dissimule une réalité plus profonde ou en retarde la manifestation » (Lévi-Strauss, op. cit.). Privilégier ce processus de nature historique c'est vouloir écrire dans les faits une histoire pour soi, une histoire pour l'Europe, une histoire pour le Blanc. La référence historique est contraignante pour les autres, exaltante pour soi puisqu'on est toujours à l'aboutissement du devenir historique comme à la pointe significative du présent. Seul est reconnu « actuel », c'est-à-dire pertinent, le présent de sa propre société, et seul est valorisé, dans le futur, son propre projet. C'est ce faux évolutionnisme qui a permis de réduire la diversité des cultures en la rendant moins inquiétante et de sauvegarder une précieuse et rassurante image de soi. Il est clair que le pouvoir trouve ici raison de nier la différence et de vouloir réduire la diversité en forçant l'autre à l'identité. C'est ne réhabiliter l'autre qu'en en faisant un autre soi-même ; et pour cela la force est dans « le » sens de l'histoire. Toutes les techniques d'« assimilation », d'intégration, de même que toutes les contraintes allant jusqu'à l'extermination physique ou culturelle sont légitimées.

La « pureté » de la race

La seconde attitude n'admet la différence des cultures que pour mieux la valoriser en termes de rapport de forces. On postule une hiérarchie des groupes humains selon des critères qui sont favorables aux « gens du soi ». La valeur ne peut être préservée que par le maintien d'une distance infranchissable entre soi et les autres. Maintenir la « pureté » de la race contre les mélanges qui la font dégénérer devient la préoccupation obsédante et la tâche essentielle du pouvoir. À partir d'une différence, on institue une discrimination qui devient la charte du pouvoir, de l'ordre et de la sécurité. Peu importe la manière dont est reconnue la supériorité congénitale d'une fraction de l'espèce humaine, elle est un dogme. Cette discrimination fondamentale a pour conséquence logique de désigner l'autre pour victime. Ce faisant, l'exercice de la violence et du meurtre est une tentative d'identification à l'autre par le sacrifice même qu'on lui inflige. Le refus d'acceptation de la différence ne supporte que l'identification forcée, par le moyen du meurtre. L'affirmation de soi passe ici par la négation de l'autre, et ce meurtre est une protestation d'identité avec la victime. Rien n'est plus frappant que de constater combien ce désir d'incorporer la victime suppose qu'on en ait fait d'abord son double pour mieux la nier et mieux la détruire. Hitler, dans son livre Mein Kampf, ne cesse de s'en prendre aux juifs qu'il accuse « de vouloir détruire par l'abâtardissement résultant du métissage cette race blanche qu'ils haïssent, la faire choir du haut niveau de civilisation et d'organisation politique auquel elle s'est élevée et devenir ses maîtres ». Pour Hitler, la supériorité de la race aryenne des seigneurs et son combat pour défendre la pureté de cette race trouvent leur pendant dans la description qu'il fait du peuple juif. Il écrit : « [Le juif] empoisonne le sang des autres, mais préserve le sien de toute altération [...]. Par tous les moyens il cherche à ruiner les bases sur lesquelles repose la race du peuple qu'il veut subjuguer. » Hitler désigne la victime en la transformant en un modèle qu'il voudrait voir suivre par les siens : préserver à tout prix son sang de toute altération ! Faute de pouvoir accepter la différence, la volonté d'identité transforme l'autre en victime d'un sacrifice qui, à l'échelle parfois de tout un peuple, prend la forme de l'extermination. Ainsi, la discrimination, qui correspond au refus d'accorder existence à l'autre, est une affirmation exclusive de soi. Cette attitude d'identification forcée de l'autre à soi entraîne le massacre de l'autre au nom de quelque chose de supérieur. Le peuple victime n'est autre que soi-même offert en sacrifice en l'honneur d'une puissance supérieure qu'il importe de vénérer. Tous les génocides que l'histoire a portés ont suivi cette réduction de l'autre à soi-même. La terrible violence exterminatrice supprime les victimes, allège le poids de la culpabilité et purifie. Il ne faut pas s'étonner que le mot « race », qui fait référence à un lien généalogique avec l'ancêtre, ait toujours servi de support au discours qui prélude à l'extermination des peuples. Car son contenu biologique et la référence constante à l'engendrement viennent désigner l'instance supérieure au nom de quoi le sacrifice est perpétré.

Violence ou rencontre des cultures

Ainsi les deux attitudes du faux évolutionnisme, d'une part, et du combat pour la préservation d'une pureté raciale, d'autre part, conduisent-elles au même refus de la différence, à une même volonté d'identification de l'autre, ramené au même. La violence en sera la conséquence certaine, qu'elle prenne la forme du génocide ou celle plus subtile de l'ethnocide. Le faux évolutionnisme aurait plutôt tendance à recourir à la réduction de l'autre par la négation de sa culture et de ses formes de relation avec le monde, tandis que le génocide serait plus souvent la conséquence d'une volonté de sauvegarde de la pureté originelle et généalogique.

À l'opposé, l'acceptation de l'autre, sans besoin d'appuyer un jugement de valeur sur la différence constatée, permet de s'engager dans une collaboration des cultures entre elles, chacune ayant la liberté de déterminer le contenu de l'échange. En ce sens, il est impossible et ridicule de chercher à établir une « supériorité » entre telle ou telle culture. C'est par la fréquence des échanges et des relations que les sociétés qui ont eu la chance de vivre ensemble parviennent à majorer leur entente et à surmonter la tension résultant des nouveaux rapports de forces. Comme l'écrit Lévi-Strauss, « l'unique tare qui puisse affliger un groupe humain et l'empêcher de réaliser pleinement sa nature, c'est d'être seul ». La coalition des cultures est une donnée essentielle du progrès, mais elle entraîne l'unification. Celle-ci conduit à une civilisation mondiale dont le contenu serait très pauvre s'il n'était que la réduction des différences. Au contraire, l'acceptation de la différence chaque fois qu'elle apparaît doit permettre de maintenir la diversité. Cette contradiction fixe les limites du destin de l'humanité.

—  Daniel de COPPET

Bibliographie

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Écrit par :

  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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  • Écrit par 
  • Dominique GUILLO, 
  • Thierry HOQUET
  •  • 5 494 mots

Dans le chapitre « Biologiser l'ordre social »  : […] Dans les décennies qui suivent la parution de On the Origin of Species by Means of Natural Selection (1859), le cousin de Darwin, Francis Galton, soutient qu'il faut tirer les conséquences politiques du principe de la sélection naturelle. Selon lui, les maladies mentales, le dérèglement moral, la pauvreté, le niveau d'éducation ou encore la criminalité constituent autant de phénomènes qui trouven […] Lire la suite

DÉCADENCE

  • Écrit par 
  • Bernard VALADE
  •  • 9 959 mots

Dans le chapitre « Décadence et dégénérescence »  : […] Un même optimisme caractérise au xix e  siècle le scientisme et le positivisme en France, en Allemagne le matérialisme mécaniste de Karl Vogt et Jakob Moleschott. D'un bout à l'autre du siècle, de Saint-Simon à Ernest Solvay, semblent s'affirmer la même confiance dans la science, la même foi dans le progrès. Les réflexions dolentes sur la décadence ne manquent pas cependant. Chateaubriand se lamen […] Lire la suite

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Les derniers événements

France. Adoption de la loi contre les contenus haineux sur Internet. 13 mai 2020

une incitation à la haine ou une injure discriminatoire à raison de la race, de la religion, du sexe, de l’orientation sexuelle ou du handicap » signalés sur les réseaux sociaux, plateformes collaboratives et moteurs de recherche. Le texte est critiqué par nombre d’organisations professionnelles, d’associations de défense des droits humains et des libertés sur Internet, ainsi que par la Commission européenne. […] Lire la suite

Canada. Possibilité de faire figurer la mention de sexe neutre sur les documents d’identité. 24 août 2017

, le Parlement a adopté un projet de loi qui ajoute « l’identité de genre et l’expression de genre » aux motifs de discrimination interdits par la Charte des droits canadienne, aux côtés de la race, du sexe, de la religion, de l’âge ou de l’orientation sexuelle. […] Lire la suite

France. Polémique autour des propos de Nadine Morano. 26-30 septembre 2015

Le 26, au cours d’une émission de télévision, la députée européenne et ancienne ministre Nadine Morano (Les Républicains, L.R.) définit la France comme « un pays de race blanche ». Ces propos, qu’elle réitère le 30 sur une chaîne de radio, suscitent une vive polémique. Le 30, le président […] Lire la suite

France. Examen par le Conseil constitutionnel de la loi sur l'immigration. 15 novembre 2007

la conduite d'études sur la mesure de la diversité des origines des personnes, de la discrimination et de l'intégration [...] ne sauraient, sans méconnaître le principe énoncé par l'article 1er de la Constitution, reposer sur l'origine ethnique ou la race ». Le Conseil valide […] Lire la suite

France. Dissolution de l'organisation Tribu Ka. 26 juillet 2006

Le Conseil des ministres décide la dissolution de l'organisation Tribu Ka qui défend la suprématie de la « race noire ». Cette mesure fait suite à la démonstration de force effectuée en mai par des membres de ce groupuscule rue des Rosiers, à Paris, dans un quartier symbolique pour la communauté […] Lire la suite

Pour citer l’article

Daniel de COPPET, « RACE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 janvier 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/race/