PSYCHIATRIE COMPARÉE

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Médecine et traditions

Il y a quelques années, en Afrique, il n'y avait pas une seule consultation à l'hôpital qui ne s'accompagnât parallèlement de consultations auprès de guérisseurs-devins. Pourquoi ? Parce que le problème de la « maladie » est aussi celui de l'anxiété humaine et que la réponse à l'anxiété n'est pas seulement médicale mais aussi traditionnellement religieuse. Il faut entendre ici par « religion » quelque chose d'apparemment diffus mais de remarquablement construit qu'on appelle la « coutume », le lien qui unit les vivants et les morts dans une même communauté. Toute maladie est un signal d'angoisse qui appelle des rites ; elle est un signe divinatoire par lequel se révèlent soit les mânes des ancêtres (appelant les vivants à leur rendre un culte), soit l'action maléfique d'un magicien ou l'emprise des sorciers (sortes d'anthropophages spirituels dont les rêves dévorants sont, comme au Moyen Âge, la « gueule » de l'enfer). Dans la mesure où les religions coutumières assurent aux ancêtres la perpétuité d'un culte et d'une descendance, elles garantissent aussi la fécondité du groupe. C'est pourquoi elles ont des rapports beaucoup plus étroits que les religions missionnaires ou doctrinales avec tout ce qui concerne la maladie ou le danger vital. Il existe sans doute des connaissances positives dans le traitement des maladies, mais elles sont beaucoup moins instructives pour le psychologue que les procédures rituelles, qui doivent être analysées comme des mécaniques de précision. Ainsi, dans les rites de possession, les observateurs sont frappés par le côté spectaculaire, la transe, qui est une sorte de bovarysme religieux (Michel Leiris) où l'individu rêve d'être un autre ; mais l'essentiel du rite est la révélation du nom de l'esprit ancestral ou du dieu qui habite le corps du sujet et qui doit être transféré dans un autel dont l'ancien malade deviendra le prêtre. Il s'agit d'un rite de révélation inaugurant ou commémorant la fondation d'un culte. Le détail du rite, qui tend à effectuer le passage du corps à l'autel ou de l'incorporé ineffable au publiquement symbolisé, est un excellent modèle du processus de symbolisation. Qu'est-ce qu'une guérison rituelle ? C'est un déplacement de symptômes, qui remplace la maladie par une dépendance vitale de l'individu à l'égard d'une communauté rituelle. Ce que nous appelons en Europe le «  miracle » est quelque chose d'analogue ; le miracle appelle à la conversion, il renforce l'adhésion à une communauté hors de laquelle désormais il n'y a point de salut. L'efficacité magique est un déplacement de symptômes ; elle crée des liens transférentiels extrêmement puissants hors desquels il n'y a point de salut. Les anciens n'avaient pas tort quand ils disaient qu'un peuple ne peut vivre sans religion, c'est-à-dire non pas sans un credo (la plupart des religions n'en ont pas), mais sans une communauté de rites qui défende les humains contre la catastrophe biologique. Ne pratique-t-on pas en Occident le culte du soldat inconnu, des monuments aux morts, des cimetières ? Le refoulé n'est que l'apparemment désaffecté, mais il est persistant.

L'attitude analytique et scientifique à l'égard de la « maladie » ne saurait coïncider avec les réactions obscurément émotionnelles du sens commun. Une explication de la maladie est autre chose qu'une doctrine normative de la santé. Il serait illusoire de croire que les guérisseurs, devins ou prophètes peuvent être traités comme des « psychiatres traditionnels », des doublets cérémoniels du médecin. Lorsque ce genre de syncrétisme a été pratiqué (en Côte-d'Ivoire, par exemple), il a donné des résultats moralement et politiquement troubles. Les différences doivent être reconnues pour ce qu'elles sont. Il appartient aux éducateurs ou aux administrateurs de l'hygiène publique d'avoir une doctrine positive de la santé, au sens où une doctrine prudentielle formule des directives, des conseils, un idéal – ce en quoi elle ne saurait se confondre avec une théorie explicative. Au regard de la connaissance théorique, le pathologique possède en quelque sorte une réalité positive, que l'on peut décrire, analyser, caractériser, alors que le « normal » a la signification négative consistant à indiquer une limite à l'intervention thérapeutique, limite au-delà de laquelle le consultant est renvoy [...]

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Pour citer l’article

Edmond ORTIGUES, « PSYCHIATRIE COMPARÉE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/psychiatrie-comparee/