PSYCHANALYSE

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Historicité du symbolique

Ici se trouve fixé le point d'ancrage de la formalisation. Huit ans après une première évocation du temps logique, le Discours de Rome – « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953) – en soulignait la valeur d'anticipation, pour marquer le rôle auquel sont appelés dans une théorisation rigoureuse de la psychanalyse l'algèbre de Boole et la théorie des ensembles.

« La mathématique, écrit Lacan, peut symboliser un autre temps que le temps de la nature, notamment le temps intersubjectif qui structure l'action humaine », dont, à cette date, « la théorie des jeux, dite encore stratégie, qu'il vaudrait mieux appeler stochastique, commence à nous livrer les formules ». Programme dont l'illustration nous est tout aussitôt proposée : « L'auteur de ces lignes, en effet, a tenté de démontrer en la logique d'un sophisme les ressorts de temps par où l'action humaine, en tant qu'elle s'ordonne à l'action de l'autre, trouve dans la scansion de ses hésitations l'avènement de sa certitude, et dans la décision qui la conclut donne à l'action de l'autre qu'elle inclut désormais, avec sa sanction quant au passé, son sens à venir. On y démontre, poursuit Lacan, que c'est la certitude anticipée par le sujet dans le temps pour comprendre qui, par la hâte précipitant le moment de conclure, détermine chez l'autre la décision qui fait du propre mouvement du sujet erreur ou vérité. »

Par là précisément se trouve justifiée, outre l'entreprise logicienne, le choix de ses moyens. « On voit, en effet, par cet exemple, comment la formalisation mathématique qui a inspiré l'algèbre de Boole, voire la théorie des ensembles, peut apporter à la science de l'action humaine cette structure du temps intersubjectif, dont la conjecture psychanalytique a besoin pour s'assurer dans sa rigueur. »

Encore faudra-t-il prendre la mesure du parcours accompli dans ces huit années, depuis qu'avait été soulignée « la forme logique essentielle du je psychologique ».

La psychanalyse, « en son premier développement – entendons : à l'âge de Freud –, était privée d'une formalisation véritable ». Si elle s'est alors engagée « dans les fausses voies d'une théorisation contraire à sa structure dialectique », elle ne donnera des fondements dialectiques à sa théorisation comme à sa technique « qu'en formalisant de façon adéquate ces dimensions essentielles de son expérience qui sont avec la théorie historique du symbole : la logique intersubjective et la temporalité du sujet ».

Telles sont donc les dimensions selon lesquelles la théorie de la psychanalyse aura pour tâche de se constituer en une logique de la subjectivité. Le fait essentiel est que l'élément moteur en ait été fourni par l'analyse de la psychose, la technique du divan s'y articulant secondairement, en vertu du prolongement que trouve dans la praxis la genèse du symbolique. De cela témoigne le texte inaugural de 1953, qui ne ressaisit à sa racine la dialectique du sujet, immanente à son histoire et à la délivrance de la parole dans la cure, que pour en avoir restitué le négatif dans l'échec de l'accession à ce langage premier, « saisissant le sujet au point même où il s'humanise en se faisant reconnaître, et dont la psychose signifie précisément la carence ».

Ainsi s'ordonneront, sous une perspective critique, les divers apports dont la théorie de la psychanalyse s'est trouvée redevable au progrès des « sciences humaines » – au premier chef, à travers les Structures élémentaires de la parenté (1949) et l'article « Language and the analysis of social laws » (1951) de Lévi-Strauss. S'ils intéressent la psychanalyse, c'est en effet dans la mesure où ils s'inscrivent dans le champ préalablement ouvert par l'analyse de la psychose. « Les recherches d'un Lévi-Strauss, en démontrant – écrit Lacan en 1953 – les relations structurales entre langage et lois sociales, n'apportent rien de moins que ses fondements objectifs à la théorie de l'inconscient. » Encore convient-il, ainsi que le précisera rétrospectivement en 1966 la version corrigée du passage, d'interpréter ces « fondements » selon le commentaire qui en sera donné : « fondements » étant pris cette fois au sens d'une « assise » de l'ordre du langage, auquel il revient précisément à la psychose d'articuler dialectiquement la parole, à travers l'expérience de sa défaillance.

Seule l'analyse du délire, révélateur du moi en ses leurres et de l'Autre en sa défaillance, pouvait porter dans le champ de la psychanalyse cette exigence de radicalisation, qui assigne à la formalisation, en l'occurrence, sa finalité dialectique. Réfractée à travers le domaine logico-mathématique, elle y dessine, telle l'empreinte du Dieu mort sur le suaire mystique, l'impulsion développée en 1955 par la lecture de Schreber et qui modèlera dans les années suivantes la grande logique de la psychanalyse en tant que logique subjective.

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Écrit par :

  • : professeur honoraire de philosophie à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Pierre KAUFMANN, « PSYCHANALYSE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/psychanalyse/