PSYCHANALYSE & CONCEPT D'OPPOSITION

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Les formes classiques du dualisme freudien

Freud a toujours présenté les grandes dualités qui forment l'ossature de ses conceptions métapsychologiques sous le chef exclusif de la catégorie d'« opposition ». Celle-ci articule une grande variété de termes couplés, entretenant parfois, d'ailleurs, de complexes rapports d'interférence, en raison de la formulation progressive des vues freudiennes, situation qui pose notamment le problème de l'ajustement de la première topique (1900) à la deuxième (1920). Tout d'abord, c'est l'opposition entre les pulsions du moi ou pulsions d'autoconservation (la faim), œuvrant à la conservation de l'individu, et des pulsions sexuelles (l'amour), requises par la conservation de l'espèce (1913, 1920, 1925, 1938). Cette première opposition, dont Freud précise que chacun des termes comporte une double signification articulant la perspective psychologique et le « domaine biologique », correspond à la distinction entre les deux systèmes de l'appareil psychique, le préconscient-conscient (Pcs-Cs) et l'inconscient (Ics). Encore faut-il préciser que cette première opposition se dédouble, au niveau même de son premier terme, dès 1900, en une deuxième. Le système Pcs-Cs se décompose lui-même en deux sous-systèmes, le préconscient proprement dit (Pcs), dont la fonction spécifique est la « mémoire », et le système perception-conscience (Pc-Cs), défini comme « un organe des sens » ou encore « un système perceptif ». Or Freud postule, en accord avec Josef Breuer, l'incompatibilité des fonctions mnésique et perceptive, qui « s'excluent l'une l'autre dans les deux systèmes ». Une telle incompatibilité entraîne la distinction de deux censures entre les systèmes psychiques, l'une entre l'Ics et le Pcs-Cs, la seconde entre le Pcs proprement dit et le Pc-Cs.

Ultérieurement (1914), la reconnaissance d'un régime lui-même libidinal d'une « partie des pulsions du moi » aboutit à un remaniement de l'opposition entre pulsions du moi et pulsions sexuelles, qui se formule sous une « opposition nouvelle entre libido narcissique et libido objectale », soit encore entre amour du moi (Ichliebe) et amour de l'objet (Objektliebe). Le processus du refoulement est alors conçu comme « se passant à l'intérieur de la libido elle-même » (1914, 1920, 1925, 1938). Enfin, l'instauration de la deuxième topique définit, au sein du ça lui-même, une troisième forme d'opposition, entre « pulsions de vie et pulsions de mort », c'est-à-dire entre « l'amour et la haine », l'Éros et la « pulsion d'agression » ou de « destruction » (1920, 1925, 1932, 1933, 1937, 1938). En réalité, l'opposition métapsychologique entre pulsions de vie et pulsion d'agression est elle-même aménagée, sur le plan fonctionnel et clinique, par le mécanisme bipolaire transversal de l'union-désunion entre celles-ci (Vermischung-Entmischung), dont l'effet est d'en contrôler le « mélange » en proportions variables (1924, 1933). Par ailleurs, la libido aurait pour « tâche » de dériver en grande partie vers l'extérieur (Aussenwelt), sous forme de pulsion de destruction, de « volonté de puissance », l'investissement d'abord endogène de la pulsion de mort. On peut voir aussi dans un tel processus une forme particulière du mécanisme de renversement.

Concernant cette opposition ultime, « encore plus tranchée » que les précédentes, et en général à propos de sa « conception éminemment dualiste de la vie pulsionnelle », Freud s'est plu à indiquer plusieurs références. Tout d'abord, il attribue à Hering la distinction entre deux sortes de processus, présents au sein de la substance vivante, dont « l'un construit, assimile, tandis que l'autre démolit, désassimile ». Il mentionne aussi l'opposition, due à Schopenhauer, entre la volonté de vivre et la mort comme but de la vie (1920). Dans une autre perspective, il se risque à indiquer la coïncidence probable, la relation originaire du couple amour-haine avec « la polarité de l'attraction et de la répulsion », que la physique postule pour le monde inorganique (1932, 1933). Enfin, il évoque la figure d'Empédocle, dont il rapproche les deux principes d'« amour » et de « lutte » (philia et neikos) tout d'abord des deux pulsions originaires, Éros et destruction (1937), et même, en outre, du grand « couple d'opposés » formé par « l'attraction et la répulsion » (1938), dont l'origine kantienne n'est pas mentionnée.

À propos des interférences entre les divers grands couples d'oppositions qui jalonnent les étapes de la pensée freudienne, il importe de souligner que ces oppositions ne s'excluent en aucune manière, mais que les deux premiers niveaux (1900, 1914) où elles se définissent se résolvent en définitive dans l'opposition finale entre l'Éros et la destruction. Dans l'Abrégé de psychanalyse (1938), Freud précise que les deux oppositions antérieures entre les pulsions de conservation de soi et de conservation de l'espèce, d'une part, entre l'amour du moi et l'amour d'objet, d'autre part, sont désormais à faire entrer « dans le cadre de l'Éros ». Cependant, l'opposition marquée par la première topique entre les deux systèmes Ics et Pcs-Cs reprend forme d'une certaine manière, d'un point de vue métapsychologique, dans le propos selon lequel « ce que nous connaissons du ça a un caractère négatif, ne peut se décrire que par opposition au moi » (1932).

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur de psychologie et d'épistémologie à l'université de Paris-Nord

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Pour citer l’article

Émile JALLEY, « PSYCHANALYSE & CONCEPT D'OPPOSITION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/psychanalyse-et-concept-d-opposition/