PSAUME 44 suivi de LA MANSARDE (D. Kis)Fiche de lecture

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Une entrée en littérature

Écrit en 1960 et traduit du serbo-croate par Pascale Delpech (Fayard, 2017), le roman Psaume 44 est longtemps resté inédit en France. Danilo Kiš, né d’une mère monténégrine orthodoxe et d’un père juif hongrois, mort à Auschwitz, nous plonge dans la situation tendue d’une nuit d’évasion du camp de Birkenau, alors que le grondement des canons soviétiques se rapproche. Trois personnages effectuent cette tentative : Zhana, une jeune femme décidée, Maria, davantage désemparée, d’autant qu’elle protège Jan, son nourrisson de deux mois. Pour Polia, agonisante, il est trop tard. Zhana observe lucidement qu’il est plus difficile de mourir à présent que l’espoir renaît. Les heures d’attente sont l’occasion de revenir sur la vie du camp et des souvenirs de l’avant-guerre avec la montée de l’antisémitisme.

Kiš jugera sévèrement ce roman qu’il estimait sans humour ni distance, et qui fut rédigé dans le cadre d’un concours littéraire organisé par des associations juives de Belgrade, qui lui décernèrent le prix. De fait, les pages évoquant les « journées froides » de Novi Sad, en Voïvodine (1942), au cours desquelles un millier de Juifs et de Serbes furent massacrés par les fascistes hongrois, sont insoutenables. En revanche, l’humour noir n’est pas absent. Jan a pour père Jakob, un médecin juif employé par le docteur Nietzsche, « Hippocrate nazi », « chercheur renommé sur les “cobayes humains” ». Ce « personnage de cartes à jouer en uniforme prussien », pressentant la défaite, demande à Jakob, enfreignant l’ordre de Himmler, de protéger la collection de crânes et de squelettes des Juifs « dans l’intérêt de la science » car « elle pourrait être tout ce qui restera de votre race anéantie ».

Kiš insistera plus tard sur la nécessité, pour l’artiste, d’éviter l’enrôlement militant, toujours trop lié à l’instant, pour demeurer « hamléto-werthérien ». Et il précisera : « Je ne suis pas un écrivain juif », et expliquera : « Les Juifs ne sont dans mes livres que littérarité, singularisation au sens du formalisme russe (ostranenie). Parce que le monde des Juifs d’Europe centrale est un monde englouti, un monde d’hier et, comme tel, situé dans le champ du réel-non-réel. Donc dans le champ de la littérature. Je ne suis pas un dissident non plus. Peut-être un écrivain d’Europe centrale, si cela veut dire quelque chose. »

Pourtant, il se pourrait bien que la crudité de certaines situations du roman s’explique par son titre biblique. Dans le psaume 44 – en étrange coïncidence avec l’année 1944, date à laquelle se situe l’intrigue –, on lit une série de reproches adressée à Jéhovah, accusé de faire reculer les Juifs devant l’ennemi. Comme ce peuple n’a pas violé son alliance, le chant n’hésite pas à accuser Dieu : « Mais c’est à cause de toi que l’on nous égorge tous les jours. Qu’on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. » L’exhortation qui suit confine au blasphème : « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? » Ainsi, plutôt que de se demander comment Kiš est sorti de cette veine jugée trop abrupte, peut-être convient-il de se dire qu’elle fut nécessaire pour lui permettre par la suite de prendre du recul par rapport à l’Histoire et d’entrer dans une modernité littéraire.

Toutefois, la déréliction n’est pas totale. Ce qui doit perdre sauve, parfois : le bébé se met à pleurer lors du franchissement des barbelés… Les gardiens du camp, en entendant ces cris d’enfant, pensent qu’il s’agit d’une femme allemande cherchant à dérober des provisions dans les entrepôts, et n’interviennent pas. Plus encore, un certain Max, « invisible et omniprésent », veille sur les personnages. Comme il n’apparaît jamais, le lecteur en vient à douter de sa réalité. Pourtant, cette image de la Providence apparaît bien à la toute fin du roman, après la guerre… en la personne du guide pour touristes dans le camp. Jakob le présente à Maria comme le Deus ex machina. Dieu et la mémoire auraient-ils à voir ?

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Écrit par :

  • : professeur agrégé, docteur en lettres modernes, habilité à diriger des recherches en littératures comparées

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Jean-Paul CHAMPSEIX, « PSAUME 44 suivi de LA MANSARDE (D. Kis) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/psaume-44-la-mansarde/