PROSTITUTION DE 1789 À 1949

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L'Apollonide, souvenirs de la maison close, film de Bertrand Bonello

L'Apollonide, souvenirs de la maison close, film de Bertrand Bonello
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Descente de police dans une maison close, 1887

Descente de police dans une maison close, 1887
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La Traite des Blanches, Théophile Alexandre Steinlen

La Traite des Blanches, Théophile Alexandre Steinlen
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La Révolution française ne représente pas une rupture dans l’histoire de la prostitution en France et en Europe. En revanche, le Consulat (1800-1804), en instaurant le réglementarisme, exporte sur tout le continent européen ce qui devient le « système français » dans un contexte où l’urbanisation croissante favorise le développement de la prostitution, qui est à la fois « le plus vieux métier [féminin] du monde » (la prostitution masculine est tue) et l’expression d’un vice, d’une déviance sociale ou pathologique. Après bien d’autres pays européens, la France abandonne finalement, en 1946, le réglementarisme et ferme ses maisons closes, selon l’expression consacrée. Un nouveau pas est franchi trois ans plus tard avec l’adoption par l’O.N.U., le 2 décembre 1949, de la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui.

La Révolution française contre la dépravation des mœurs

Les cahiers de doléances rédigés pour la réunion des États généraux de 1789 réclament un contrôle du recrutement des prostituées et des réseaux de maquerellage, la concentration géographique des filles de joie et la répression de la prostitution non dissimulée, sans toutefois chercher les causes du phénomène. Les révolutionnaires, qui lient la liberté aux bonnes mœurs publiques, jugent sévèrement les prostituées, pas leurs clients.

Sans explicitement nommer la prostitution, la loi des 19-22 juillet 1791 sur l’organisation de la police municipale et correctionnelle, chargée de faire respecter les « bonnes mœurs », reconnaît son existence à travers la répression du « raccrochage » (le racolage), comme atteinte à l’ordre public et à la décence, faisant de celui-ci un délit passible d’une peine de prison de six mois maximum.

Opposant la vertu révolutionnaire aux mœurs dépravées de l’aristocratie, la Terreur (1793-1794) défend à « toutes les filles ou femmes de mauvaise vie de se tenir » dans l’espace public et « d’y exciter au libertinage et à la débauche ». L’application de cet arrêté du 4 octobre 1793 par les commissaires de police conduit à des rafles de prostituées, jeunes femmes de condition modeste et célibataires pour la plupart (784 arrestations), concentrées essentiellement au bord de la Seine et au Palais-Royal, à Paris. De plus, la peur grandissante de la contamination vénérienne provoque une forte répression de la prostitution. Cette législation et les pratiques policières créent alors la catégorie de « fille publique », artificiellement homogène, qui ne prend pas en compte la diversité des pratiques et des conditions d’exercice (prostitution de rue, de maison close, rôle des proxénètes…).

Le réglementarisme, un système français

Le Directoire (1795-1799) réclame en vain au Conseil des Cinq-Cents (assemblée qui détient l’initiative des lois) d’assimiler la prostitution à un délit et d’élaborer une loi spécifique contre les filles publiques. Ce message du 7 janvier 1796 se veut une réponse à l’augmentation de la prostitution résultant de l’exode rural – qui provoque le déracinement des campagnardes – et du chômage.

Le Consulat (1800-1804) instaure le système de la tolérance : la prostitution n’est pas un délit tant qu’elle respecte les règles imposées par l’État et contrôlées par la police des mœurs. La prostitution ne doit pas être supprimée, car elle est un « mal nécessaire », un « égout du trop-plein séminal », un régulateur du sexe et de l’ordre, comme l’affirmait déjà saint Augustin (De ordine, 386) et comme le confirmera, en 1836, le médecin hygiéniste Alexandre Parent-Duchâtelet dans son étude De la prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration.

Alors que les prostituées sont marginalisées et stigmatisées, la prostitution participe de l’apprentissage de la masculinité et appartient à une sociabilité masculine séculaire, hétérosexuelle, articulée autour de la virilité et de la jouissance ; le client n’est donc jamais mis en cause. Cette différence de traitement tient à une double morale, en fonction du sexe.

Avec ce système, les prostituées, majeures et célibataires, sont autorisées à exercer chez elles ou en maisons closes (appelées vulgairement bordels ou lupanars) – de la « maison d’abattage » à la maison de luxe –, signalées par un « gros » numéro sur la façade. Ces établissements (maisons de tolérance) sont dirigés par des femmes qui tiennent un registre de « leurs filles » (d’où leur nom de tenancières) et contrôlent les activités en chambre, pour éviter les « turpitudes ». Toute prostituée doit être enregistrée à la préfecture de police : « filles publiques » de maisons closes ou libres, soumises au réglementarisme, elles doivent passer régulièrement, à leurs frais, une visite médicale. En cas de maladie vénérienne, elles sont soignées dans des hôpitaux-prisons. Les « insoumises » – les clandestines – sont arrêtées par la police des mœurs ; à Paris, elles forment « le gibier de Saint-Lazare » (en référence à la prison Saint-Lazare, où elles sont incarcérées et enregistrées).

L'Apollonide, souvenirs de la maison close, film de Bertrand Bonello

L'Apollonide, souvenirs de la maison close, film de Bertrand Bonello

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L'Apollonide, souvenirs de la maison close, film de Bertrand Bonello sorti en 2011, décrit le fonctionnement d'une maison close, la vie de ses prostituées et de ses clients au tournant du XXe siècle. 

Crédits : Haut et Court/ D.R.

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Descente de police dans une maison close, 1887

Descente de police dans une maison close, 1887

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Arrestation, par la police des mœurs, d'une prostituée travaillant dans une maison close. Gravure sur bois, 1887. 

Crédits : Bettmann/ Getty Images

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La diffusion du modèle français en Europe

Le modèle français inspire les réglementations d’autres pays européens. La Suisse adopte le réglementarisme, instauré dès le début du xixe siècle à Genève (ville alors française), avec l’ouverture de maisons de tolérance (à Zurich vers 1840, à Bâle en 1873), un contrôle sanitaire et l’emprisonnement pendant quatre mois pour toute incitation à la débauche. Le proxénétisme est peu poursuivi et la double morale sexuelle est appliquée. La prostitution homosexuelle est, quant à elle, un délit de mœurs. Au Royaume-Uni, les Contagious Diseases Acts imposent en 1869, à tout le pays, le French system qui était réservé depuis trois ans aux ports et aux villes de garnison. Après deux siècles d’abolitionnisme officiel, les plus grandes villes espagnoles se convertissent au réglementarisme (Saragosse en 1845, Madrid en 1847), puis celui-ci se généralise par décisions municipales de 1854 à 1856, jusqu’à l’adoption de la législation générale de 1907-1908. L’Italie unifiée adopte un système proche du réglementarisme, dans un but essentiellement prophylactique.

Le mouvement abolitionniste

Malgré son expansion, le réglementarisme est fortement critiqué. Les protestations des féministes britanniques se manifestent dès l’importation du système français, et se concrétisent par la fondation, en 1875, par une figure féministe, Josephine Butler, de la Fédération britannique continentale et générale pour l’abolition de la prostitution (devenue Fédération abolitionniste internationale, F.A.I., à Genève). La « croisade » de Butler est moralisatrice : elle condamne la prostitution et veut remettre dans le droit chemin les prostituées, des « sœurs » déchues. En France, les arguments avancés contre le réglementarisme sont plus juridiques, politiques et sanitaires : pour la philosophe féministe Maria Deraismes, les maisons closes sont des concessions aux exigences masculines, tandis que le journaliste féministe membre de l’extrême gauche radicale Yves Guyot lance en 1876 une campagne abolitionniste dans le journal Les Droits de l’homme puis dans La Lanterne. Selon lui, le réglementarisme et son instrument, la police des mœurs, ne respectent pas les droits de l’homme, puisque leur action, qui ne touche que les prostituées, est contraire au principe d’universalité. Des médecins, tels que le Français Louis Fiaux, soulignent, quant à eux, l’échec du réglementarisme, puisque la contamination vénérienne, celle de la syphilis surtout, n’a pas reculé.

Le mouvement abolitionniste, souvent soutenu par la franc-maçonnerie et les réseaux protestants, se diffuse grâce aux branches nationales et aux nombreux congrès de la F.A.I., et cela malgré l’apparition de dissensions internes. En effet, deux tendances s’opposent : d’un côté, les prohibitionnistes veulent l’interdiction du réglementarisme et de la prostitution ; de l’autre, les abolitionnistes, ennemis du réglementarisme, considèrent, en libéraux, que la prostitution – un contrat passé entre deux adultes consentants – ne concerne pas l’État ; Yves Guyot affirme même que les femmes sont libres de l’usage de leur corps.

Les féministes dénoncent la misère féminine ; les radicales allemandes mettent, en février 1900, l’abolitionnisme en tête de leur programme, au nom du « devoir moral » envers les individus. Les aides pour la réinsertion des prostituées se multiplient (fondation de l’organisation caritative L’Œuvre libératrice par la féministe française Avril de Sainte-Croix, en 1901).

Malgré sa vitalité, le combat abolitionniste connaît peu de succès (fin du réglementarisme au Royaume-Uni en 1886, fermeture des maisons closes à Lugano en 1886, à Lausanne en 1899…), alors que les Italiens Cesare Lombroso et Guglielmo Ferrero affirment, avec succès, dans La Femme criminelle et la prostituée, l’existence de prostituées-nées, reconnaissables à des spécificités physiques (largeur des cuisses, épaisseur des lèvres pubiennes, taille du clitoris).

Les courants migratoires de la fin du xixe siècle internationalisent le commerce du sexe. Dès lors, la F.A.I. accroît et déplace son champ d’action pour lutter contre « la traite des Blanches » (le trafic des femmes). Mais, lors de la Première Guerre mondiale, satisfaire les besoins sexuels des soldats l’emporte sur toute autre considération : des « bordels de campagne » sont alors ouverts (en France en mars 1918) pour contrôler l’afflux des prostituées auprès des poilus.

La Traite des Blanches, Théophile Alexandre Steinlen

La Traite des Blanches, Théophile Alexandre Steinlen

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Affiche de Théophile Alexandre Steinlen destinée à promouvoir, en 1899, la parution du roman-feuilleton «La Traite des Blanches» dans Le Journal. Lithographie, 159 cm × 122,5 cm. 

Crédits : Swim Ink 2, LLC/ Corbis Historical/ Getty Images

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La traite des Blanches et la prostitution : un même combat

L’entre-deux-guerres est marqué par la lutte concomitante contre le French system et la traite des Blanches ; celle-ci s’accentue avec la fondation, en 1926, par la féministe française Marcelle Legrand-Falco de l’Union temporaire contre la prostitution réglementée et la traite des femmes. Puis, en 1927, la publication par le journaliste français Albert Londres de l’ouvrage Le Chemin de Buenos Aires démontre et condamne la logique financière de la traite des Blanches, l’acceptation tacite de tous et l’existence de filières entre l’Europe et le continent américain. Mais l’anti-réglementarisme, lui, remporte peu de victoires (le réglementarisme est supprimé en 1935 par l’Espagne républicaine, mais rétabli par Franco). Néanmoins, le système français connaît un certain déclin (désaffection de la clientèle, déplacement des lieux de rencontre, aide aux prostituées victimisées, avec, par exemple, la fondation, en France, du Nid en 1937).

Durant la Seconde Guerre mondiale, le réglementarisme est, au contraire, conforté. Le haut commandement de l’armée de terre allemande ordonne la création de maisons closes dans l’Europe occupée, réservées aux soldats de la Wehrmacht, et s’oppose à la « prostitution sauvage » (arrestation, fichage, voire déportation), à des fins surtout sanitaires. Mise en place en France dès juillet 1940, cette politique reçoit l’appui du régime de Vichy, qui accentue la répression des prostituées clandestines et celle des proxénètes (lourdes peines, Service du travail obligatoire, déportations à partir de 1943).

Toutefois, l’immédiat après-guerre sonne la fin du système réglementariste en Europe, à de rares exceptions près (Espagne en 1956, Italie en 1958). En France métropolitaine, les maisons closes, souvent déconsidérées parce que les tenancières ont collaboré avec l’ennemi, sont fermées en avril 1946, à la suite de la promulgation de la loi Marthe Richard, du nom d’une ancienne prostituée devenue conseillère municipale de Paris qui a mené campagne pour la fermeture de ces établissements.

Enfin, en 1949, les Nations unies, dans la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, déclarent que « la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution, sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine ». Toutefois, tous les États membres ne ratifient pas immédiatement ce texte : la France ne le fera qu’en 1960.

—  Yannick RIPA

Bibliographie

« Le Commerce du sexe », in L’Histoire, no 264, avr. 2002

A. Corbin, Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle, Flammarion, Paris, 2e éd. 1982

A. Maugère, Les Politiques de la prostitution du Moyen Âge au XXIe siècle, Dalloz, Paris, 2009

« Prostitution. De la tolérance à la prohibition », in L’Histoire, no 383, janv. 2013

C. Taraud, La Prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Payot, Paris, 2003.

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Pour citer l’article

Yannick RIPA, « PROSTITUTION DE 1789 À 1949 », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 janvier 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/prostitution/