POUVOIR

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Le pouvoir sans la domination ?

Prenant résolument le contre-pied de la logique des théories de l'État souverain, Hannah Arendt a proposé une conception du pouvoir qui l'oppose à la violence dans la mesure où elle le dissocie de la domination (On Violence, 1970). Invoquant la distinction aristotélicienne entre le pouvoir despotique (celui du maître sur l'esclave) et le pouvoir politique proprement dit (celui qui lie entre eux des hommes libres, également aptes à commander et à obéir), elle dénonce la réduction funeste du politique au domaine de la domination et elle propose de chercher dans l'isonomie, c'est-à-dire dans une organisation des égaux dans le cadre de la loi, le fondement d'un pouvoir ignorant la relation d'obédience hiérarchique. Liant le pouvoir à l'action du groupe, c'est-à-dire d'un collectif dans lequel les individus sont librement engagés, elle reproche à Max Weber d'avoir fait de la violence la pré-condition du pouvoir et de n'avoir voulu voir dans celui-ci qu'une façade derrière laquelle se cacherait la violence. À l'opposé, elle soutient que pouvoir et violence s'excluent mutuellement : l'absoluité de l'un implique l'inexistence de l'autre.

Malgré la différence apparemment insurmontable des deux conceptions, Arendt comme Weber reconnaissent dans la domination impersonnelle exercée par la bureaucratie administrative des États modernes le plus grave danger auquel soit exposé le pouvoir (et la liberté) à l'époque contemporaine. Cette convergence inattendue de leurs diagnostics enregistre le développement, dans l'histoire récente des sociétés modernes, de formes nouvelles de pouvoir qui ne se laissent penser ni dans les catégories du commandement et de l'obéissance, ni dans celles de l'action collective librement consentie. Le pouvoir du marché de même que le pouvoir bureaucratique constituent des contraintes anonymes qui limitent les capacités d'intervention du pouvoir politique, que celui-ci soit identifié au pouvoir de l'État souverain ou à la puissance d'un collectif consensuel.

L'importance grandissante que ces contraintes anonymes acquièrent dans les formes contemporaines de la socialité est un aspect de ce que l'on nomme aujourd'hui « mondialisation » et elle s'accompagne d'une érosion tendancielle de la souveraineté étatique. En réaction s'esquissent de nouvelles formes de problématisation du pouvoir qui vont de pair avec des manières nouvelles de concevoir le politique. Foucault suggère de cesser de parler du « pouvoir » au singulier et de s'intéresser plutôt au mode de fonctionnement concret des multiples relations de pouvoir qui coexistent à l'intérieur du corps social. Toni Negri invite à chercher du côté de la « multitude » un pouvoir originel, dynamique, qui fonde, en même temps qu'il les déborde toujours, ses formes provisoires d'institutionnalisation (Le Pouvoir constituant, 1997). De façon générale, la pluralisation des instances de pouvoir intervenant dans les processus de socialisation, pour autant qu'elle signifie la fin du « monopole de la violence légitime », ouvre à l'action politique des espaces nouveaux, et elle suscite de ce fait des modes d'organisation inédits adaptés aux différents niveaux de la vie collective, du local jusqu'au global.

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Pour citer l’article

Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, « POUVOIR », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pouvoir/