POUVOIR

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Pouvoir et domination

Une tendance forte de la tradition politique des Modernes tend à identifier le « pouvoir » à l'État souverain. Abordé sous cet angle, le pouvoir apparaît indissociable de la domination, c'est-à-dire d'une relation dissymétrique entre des individus qui sont en position de commander et d'autres qui leur doivent obéissance. Cette relation, dans laquelle la domination des uns a pour contrepartie la sujétion des autres, peut être mise en question quant à sa source, à sa légitimité, à son mode d'exercice. Les théories du pouvoir souverain divergent avant tout dans l'identification des sources d'où ce pouvoir tire son autorité (la volonté divine, la tradition, la volonté du peuple). Les conditions de la légitimité du pouvoir sont généralement déduites de ses sources, et les modalités souhaitables de son exercice sont à leur tour commandées par le type de légitimité retenu.

En dépit de ces divergences, qui constituent un spectre allant des partisans de l'absolutisme royal jusqu'aux apôtres de la démocratie, les théories qui identifient pouvoir et souveraineté partagent une conception commune de la nature du pouvoir. On inscrira dans cette tradition aussi bien l'inventeur de la notion moderne de souveraineté, Jean Bodin (auteur des Six Livres de la République, 1576), que les théoriciens contractualistes, de Thomas Hobbes à Jean-Jacques Rousseau. On y inscrira également, pour l'époque contemporaine, Max Weber dont la célèbre définition de l'État (« L'État est cette communauté humaine qui, à l'intérieur d'un territoire déterminé [...] revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence légitime ») est une formulation sociologique de ce que les théories juridiques nomment l'indivisibilité du pouvoir souverain. La définition wébérienne souligne en outre la connivence entre pouvoir et violence, que les théories contractualistes de la souveraineté tendent au contraire à refouler. La légitimité garantie par les conditions d'un contrat social originel (fiction par laquelle est établie l'obligation d'obéissance du sujet au souverain) est en effet supposée permettre de distinguer entre la contrainte exercée par le pouvoir et la simple violence.

En vérité, toutes les théories qui conçoivent le pouvoir comme domination doivent admettre l'éventualité d'une imposition violente de la loi du souverain dans le cas où le sujet ne s'y soumet pas de son plein gré. Il importe seulement que cette violence s'exerce dans des formes juridiquement codifiées. La juridification du pouvoir ouvre certes la possibilité d'une régulation de ses modalités d'exercice, mais elle ne peut éliminer la contrainte virtuellement impliquée dans l'identification du pouvoir et de la domination. Aussi Michel Foucault est-il justifié à voir dans le pouvoir la réalité de la domination, et dans la « théorie du droit », c'est-à-dire dans ses interprétations juridiques (contractualistes ou autres), un discours qui a pour fonction de masquer cette réalité (Il faut défendre la société, cours prononcé au Collège de France en 1976).

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Pour citer l’article

Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, « POUVOIR », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pouvoir/