POSTCOLONIALES ANGLOPHONES (LITTÉRATURES)

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Les spécificités des littératures postcoloniales

Une implication forte

Nombre d'écrivains postcoloniaux refusent l'idée de l'art pour l'art, à l’instar du Nigérian Ken Saro-Wiwa (1941-1995) qui affirme que l’écrivain doit être un homme engagé. Dans ses romans et nouvelles, il met en scène des personnages marginalisés et opprimés, victimes du pouvoir politique et économique. Après avoir dénoncé les abus commis par des compagnies pétrolières sur les terres du peuple ogoni, il sera arrêté par le régime militaire et exécuté en 1995. Qu'il s'agisse de l’écrivain australien Mudrooroo (1938-2019), du Ghanéen Ayi Kwei Armah (né en 1939) ou du Barbadien George Lamming, tous partagent l'idée que la littérature a non seulement un certain rapport avec la « réalité », mais que les auteurs doivent aussi faire connaître et apprécier les cultures minoritaires. Les revendications féministes sont d'autant mieux représentées dans le domaine postcolonial (avec des romancières comme Jean Rhys, Buchi Emecheta, Bessie Head, Margaret Atwood, Erna Brodber, Jamaica Kincaid, Keri Hulme...) que les femmes y ont souvent subi une double aliénation, en raison de leur sexe et de leur statut de colonisées.

Un fort contenu allégorique marque les œuvres publiées à l'époque des indépendances. Comme le Samoan Albert Wendt (né en 1939) dans ses romans faulknériens Leaves of the Banyan Tree (1979 ; Les Feuilles du banian, 2009) et The Mango's Kiss (2003 ; Le Baiser de la mangue, 2006), la plupart des grands écrivains dépassent les simplifications du didactisme grâce à des stratégies narratives ou des points de vue multiples, qui font miroiter les diverses facettes de la réalité interculturelle. D'autres, comme le Trinidadien Samuel Selvon (1923-1994), l'auteur de Moses Ascending (1975 ; L'Ascension de Moïse, 1987), pratiquent un humour discret mais incisif pour évoquer les contradictions de la situation postcoloniale.

En Afrique du Sud, J. M. Coetzee (né en 1940) publie en 1974 un ouvrage au statut générique instable, Dusklands (Terres de crépuscule, 1987), qui met en regard l’engagement des États-Unis au Vietnam et l’expansionnisme hollandais au xviiie siècle en Afrique du Sud pour souligner la violence du mécanisme impérialiste. En 1980, Coetzee choisit le mode allégorique dans Waiting for the Barbarians (En attendant les barbares, 1982) qui se déroule dans un temps et un lieu indéfinis et se lit comme une critique virulente de l’apartheid mais aussi du colonialisme à l’origine de la soumission ou de l’anéantissement de populations indigènes.

Le choix de la langue

Dans les années 1960 et 1970 un débat divise les écrivains africains concernant l'utilisation de la langue anglaise, accusée de véhiculer une culture impérialiste. Certains, à l'est du continent, prônent alors l'usage du swahili, langue véhiculaire dans leur région. Ngugi wa Thiong'o va pousser à l'extrême la logique du refus en renonçant pour un temps à l'anglais dans lequel il a écrit ses chefs-d'œuvre tels Weep not Child (1964 ; Enfant ne pleure pas, 1983) et The River Between (1965 ; La Rivière de vie, 1988). Adoptant le kikouyou afin de s'adresser au petit peuple qu'il considère comme exclu de la littérature jusqu'alors publiée, il écrit plusieurs pièces et romans qu'il fait ensuite traduire en anglais.

La plupart des auteurs postcoloniaux (hormis certains romanciers indiens, qui ont, de fait, un vaste public potentiel dans les différentes langues nationales) suivent cependant l'exemple d'Achebe : ce dernier revendique le droit d'exprimer une réalité africaine en adaptant l'anglais qui peut, selon lui, « porter le fardeau d'une autre expérience ». Sous la pression éditoriale, certains auteurs acceptent d'ajouter un glossaire de termes vernaculaires à la fin de leurs ouvrages. Les puristes insistent cependant pour que le lecteur fasse l'effort de comprendre, d'après le contexte, ce que signifie la part de réalité intraduisible en anglais. La romancière néo-zélandaise Patricia Grace (née en 1937) intègre dans son texte Potiki (1986 ; Potiki, 1993) de longs passages en maori non traduit. L'intrigue demeure parfaitement compréhensible à un lecteur uniquement anglophone. Une dimension supplémentaire apparaît cependant au lecteur qui comprend les passages rédigés en maori. Cette stratégie vise à montrer à quel point on n'accède pas à la culture de l'autre sans prendre en compte la perception du monde implicite dans sa propre langue. L'utilisation plus ou moins répandue des pidgins ou des créoles constitue aussi une caractéristique de beaucoup d'œuvres postcoloniales dans le Pacifique Sud, dans la Caraïbe et en Afrique, par exemple dans Sozaboy: A Novel in Rotten English (1985 ; Sozaboy : pétit minitaire, 2003) de Ken Saro-Wiwa, écrit dans une langue fictionnelle inspirée du pidgin nigérian.

La question du « binarisme »

Selon une idée reçue, les écrivains postcoloniaux seraient englués dans un conflit sans issue entre deux cultures, entre tradition et modernité, entre ville et campagne. C'est oublier que l'évolution des aires culturelles remet souvent en question de telles dichotomies. Si, marginalement, ce cliché possède une certaine pertinence, notamment dans la francophonie, dans la zone anglophone on rencontre plutôt différents degrés d'hybridité, de syncrétisme, de métissage et d'interculturalité. Certes, Sons for the Return Home (1973), du romancier samoan Albert Wendt, illustre les difficultés rencontrées par un couple allégorique constitué par un jeune Polynésien et une Pakeha (Néo-Zélandaise de souche européenne). Mais Wendt dénonce assez nettement les clichés de l'authenticité polynésienne pour qu'on ne puisse pas le soupçonner de défendre une vision strictement binaire.

Certains théoriciens postcoloniaux, notamment Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, les auteurs australiens du désormais classique The Empire Writes Back (1989), ont insisté sur l'idée que l'écriture postcoloniale viserait à se réapproprier une réalité confisquée par le colonisateur. Ainsi, les Sud-Africains Alex La Guma (1925-1985) et Es'kia Mphahlele (1919-2008) cherchent à reconquérir à travers le roman leur propre histoire à une époque où ils ne sont encore que des citoyens de seconde zone dans un pays soumis à l'apartheid. Des œuvres fortement allégoriques telles que Les Enfants de minuit de Salman Rushdie dénoncent implicitement le point de vue impérialiste de l'ancienne métropole.

Dans Orientalism (1978 ; L'Orientalisme : l'Orient créé par l'Occident, 1994), le critique américain d'origine palestinienne Edward Said (19 [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite, université de Bourgogne, Dijon
  • : professeure des Universités en littérature britannique contemporaine et en littératures postcoloniales à l'École normale supérieure de Lyon, membre de l'Institut universitaire de France

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Pour citer l’article

Jean-Pierre DURIX, Vanessa GUIGNERY, « POSTCOLONIALES ANGLOPHONES (LITTÉRATURES) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/postcoloniales-anglophones-litteratures/