POSTCOLONIALES ANGLOPHONES (LITTÉRATURES)

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Une culture du syncrétisme

À la fin des années 1950, la production postcoloniale prend véritablement son essor. Pour des raisons de stratégies colonialistes, les territoires de l'anglophonie et de la francophonie donnent naissance à des phénomènes culturels nettement différents. Sans doute le discours sur la négritude, les écrits de Frantz Fanon et les théories tiers-mondistes ont-ils influencé davantage les littératures des colonies britanniques qu'on ne le pense habituellement. Quoi qu'il en soit, la littérature africaine anglophone s'affirme dès l'abord comme l'une des plus productives.

Dès sa parution en 1952, The Palm Wine Drinkard (L'Ivrogne dans la brousse, 1953) du Nigérian Amos Tutuola (1920-1997), mélange de tradition orale et de quête allégorique, attire l'attention de Raymond Queneau. Chinua Achebe (1930-2013), un autre Nigérian, publie en 1958 Things Fall Apart (Le monde s'effondre, 1975), roman qui inspirera nombre d'écrivains postcoloniaux. Dans ce texte devenu un classique, Achebe recrée une communauté ibo à l'orée du xxe siècle. À cette époque, les premiers missionnaires britanniques apportaient dans le delta du Niger le christianisme et les prémisses de la colonisation qui allaient profondément bouleverser l'ordre traditionnel. Le protagoniste de No Longer at Ease (1960 ; Le Malaise, 1974) est déchiré entre l'éducation acquise en Angleterre et les valeurs traditionnelles de sa société lorsqu'il rentre au pays.

Ces premiers romans d'Achebe préfigurent de nombreuses œuvres postcoloniales telles que The Crocodile (1970) du Néo-Guinéen Vincent Eri (1936-1993). On va même jusqu'à parler d'un nouveau « sous-genre », le village novel (littéralement « roman villageois »), dont les héros, transformés par leur contact avec l'Occident, demeurent cependant enracinés dans les valeurs léguées par leurs ancêtres. La connaissance que ces écrivains, souvent urbains, ont de leur passé ancestral est fréquemment teintée de nostalgie et de culpabilité ; les intellectuels idéalisent d'autant plus ce passé injustement déprécié par l'historiographie coloniale qu'eux-mêmes en ont une connaissance indirecte à travers les récits des anciens ou, ce qui n'est pas le moindre paradoxe, par le biais de textes rédigés par des missionnaires ou des anthropologues occidentaux. Ainsi la notion d'« authenticité » atteint-elle rapidement ses limites lorsqu'on découvre que les fantasmes originaires sont fortement empreints de visions colonialistes. Cette quête de l'Un se heurte à la réalité d'une histoire irrémédiablement marquée par les interactions culturelles et les métissages. Le phénomène postcolonial enseigne avant tout l'impossibilité du retour à des origines « pures » ou à une quelconque « authenticité ».

Les premières œuvres possèdent aussi un fort contenu de revendications politiques et culturelles. Comme l'écrit Chinua Achebe dans son essai Morning Yet on Creation Day (1975), ses romans visent à montrer que le passé africain « avec toutes ses imperfections, ne fut pas une longue nuit de sauvagerie dont les premiers Européens, agissant au nom de Dieu, les auraient délivrés ». Cependant, cet intérêt particulier pour un passé qu'ils se réapproprient n'empêche pas certains écrivains postcoloniaux, comme le Barbadien George Lamming (né en 1927) dans son roman Of Age and Innocence (1958 ; Âge et innocence, 1986), de dénoncer le fait que les nouvelles élites sont parfois tout aussi cyniques et opportunistes que les dirigeants de l'époque coloniale.

Le roman A Grain of Wheat (1967 ; Et le blé jaillira, 1969) du Kényan James Ngugi wa Thiong'o (né en 1938), illustre cette période où l'idéalisme nationaliste cède la place à l'amer constat que certains « héros » ne furent en réalité que des traîtres. Dans son grand roman polyphonique Petals of Blood (1977 ; Pétales de sang, 1985), Ngugi brosse un tableau impitoyable d'un Kenya en proie à l'affairisme et à la corruption. Sa rhétorique, de plus en plus empreinte d'un marxisme à forts accents tiers-mondistes, est également émaillée de représentations bibliques qui don [...]

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  • : professeur émérite, université de Bourgogne, Dijon
  • : professeure des Universités en littérature britannique contemporaine et en littératures postcoloniales à l'École normale supérieure de Lyon, membre de l'Institut universitaire de France

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Pour citer l’article

Jean-Pierre DURIX, Vanessa GUIGNERY, « POSTCOLONIALES ANGLOPHONES (LITTÉRATURES) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 février 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/postcoloniales-anglophones-litteratures/