POPULISME

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Deux types de populismes : le protestataire et l'identitaire

Une première approche générale du populisme politique contemporain peut se fonder sur une distinction simple entre deux pôles – selon que le peuple est considéré comme dêmos ou comme ethnos – du discours populiste ; l'un protestataire ou, plus précisément, protestataire-sociétal, l'autre identitaire ou identitaire-national, qui définit le noyau dur du national-populisme au sens strict. Cette distinction est illustrée approximativement, imparfaitement, par des mouvements politiques particuliers. Chacune des deux formes du populisme peut se fixer à droite ou à gauche, se jumeler avec une orientation libérale ou une position conservatrice.

Le populisme protestataire. Dans le populisme protestataire, l'appel au peuple est orienté principalement vers la critique ou la dénonciation des élites de fait, que celles-ci soient politiques, administratives, économiques ou culturelles. Cet antiélitisme est indissociable de l'affirmation d'une confiance dans le peuple, défini comme l'ensemble des citoyens ordinaires. C'est pourquoi, sur la base de l'opposition entre les élites factuelles (sinon légitimes) et le peuple, cette forme de populisme peut être décrite comme un hyperdémocratisme, idéalisant l'image du citoyen actif et méfiant à l'égard des systèmes de représentation, censés le déposséder de son pouvoir ou de ses initiatives. La distinction entre l'élite et le peuple peut prendre la forme d'une opposition manichéenne entre ceux d'« en haut » (le « pays légal ») et ceux d'« en bas » (le « pays réel ») : l'intensité de la position protestataire en dépend. Cette double critique, visant les élites et la représentation, justifie la définition d'un projet politique centré sur la réduction de l'écart entre le peuple et ceux qui le gouvernent au nom d'une conception de la démocratie directe censée favoriser le citoyen actif. C'est la face positive de cette première forme du populisme politique : idéaliser la démocratie directe, et prôner corrélativement certains outils institutionnels (référendum) permettant son exercice.

Ce type de populisme se rencontre dans les attitudes, les mouvements ou les idéologies protestataires, qui mettent en œuvre la fonction « tribunitienne » (Georges Lavau) : des partis communistes aux mouvements écologistes, des mouvements régionalistes ou autonomistes contestant la représentation nationale aux partis « libéraux » critiquant le système de l'État-providence. Ce libéral-populisme s'est incarné dans le Parti libéral autrichien, le F.P.Ö., dirigé de 1986 à 2000 par Jörg Haider qui a déclaré : « Notre populisme signifie simplement : représenter ce qui bénéficie aux citoyens et non pas aux fonctionnaires rouges [les socialistes] et noirs [les démocrates-chrétiens] » (Profil, 6 août 1990). Au cours de la décennie de 1990, l'électorat du F.P.Ö. s'est, à l'instar de celui du Front national français, renforcé en recrutant une proportion grandissante d'ouvriers : ces derniers lui apportent trois quarts de ses voix.

L'appel au peuple implique la dénonciation du système établi de représentation politique, symbolisé par les « vieux partis » (démocrates-chrétiens et socialistes) dans le discours de Jörg Haider, par la « bande des quatre » dans celui de Jean-Marie Le Pen. Son mode de légitimation le plus efficace consiste à exiger plus de démocratie, toujours plus de démocratie. À cette demande, parfois hyperbolique, de démocratisation s'ajoutent d'autres thèmes, qui tendent à le situer politiquement à droite :

– L'anti-intellectualisme, impliquant l'exaltation du savoir spontané ou de la sagesse ancestrale du « peuple », qui sait mieux que ses dirigeants lointains ce qui lui convient. Cette position antiélitiste, qui vise aussi bien la classe politico-administrative que les intellectuels de gauche, suppôts du « fascisme culturel de la gauche », distingue le populisme du F.P.Ö. autrichien de celui des écologistes, qui appelle le citoyen à s'informer et à discuter.

– L'hyperpersonnalisation du mouvement, à travers la figure charismatique du leader « viril » et « honnête ».

– La défense des valeurs du libéralisme économique, indiscernables de celles de la petite entreprise et de la propriété privée ; d'où la défense préférentielle de certaines catégories sociales : professions libérales, petits et moyens entrepreneurs, paysans, etc. – en fait, les classes dites moyennes (non salariées). Les autres catégories sociales tendent à être stigmatisées comme des parasites (les fonctionnaires au premier chef) ou des déviants dangereux (les artistes, tendanciellement drogués et/ou homosexuels). On reconnaît la thématique du capitalisme populaire (présente dans le poujadisme comme dans le lepénisme), qui se rapproche plus ou moins du protectionnisme économique et s'accompagne de déclarations antimondialistes. Ce populisme d'autodéfense joue sur la peur du déclassement social et se présente, selon l'expression convenue, comme un « chauvinisme du bien-être ».

Le populisme identitaire (national-populisme). Dans le populisme identitaire, l'appel au peuple prend sa signification principale de se fixer sur le national. Il s'agit d'un appel au peuple tout entier – supposé homogène (en deçà des divisions en classes) – qui se confond avec la nation rassemblée, dotée d'une unité substantielle et d'une identité permanente. C'est la présence de cette dimension identitaire-nationale qui autorise à caractériser le mouvement lepéniste comme national-populiste, en dépit du fait qu'il comporte aussi une dimension protestataire, antiélitiste ou antiestablishment. La principale différence avec la première forme du populisme réside dans la nature de ce qui est prioritairement critiqué, dénoncé, rejeté : moins ceux d'« en haut » que ceux d'« en face », moins les élites que les étrangers. Plus exactement : les élites sont rejetées dans la mesure où elles sont perçues comme le « parti de l'étranger », voire comme le « parti des étrangers ». L'antiélitisme est ici subordonné à la xénophobie. Le populisme intégré au nationalisme fait surgir une figure nouvelle de l'ennemi : l'étranger-envahisseur, nourrissant l'imaginaire de l'exclusion. La défense de l'identité nationale implique ici la dénonciation de l'« immigration-invasion » : l'identité nationale est affirmée pour autant qu'elle est supposée menacée.

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Luis Batlle Berres et Juan Domingo Perón, 1948

Luis Batlle Berres et Juan Domingo Perón, 1948
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Getulio Vargas, vers 1930

Getulio Vargas, vers 1930
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Mu'ammar al-Kadhafi, 1973

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Pour citer l’article

Pierre-André TAGUIEFF, « POPULISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/populisme/