POMPIER, art

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La genèse d'un concept

Première constatation : comme la plupart des mots appelés à s'imposer dans l'histoire de l'art (gothique, maniérisme, baroque, rococo, etc.), le terme « pompier » est à l'origine franchement dépréciatif. On n'a pu encore préciser ni le moment exact de son apparition (est-il en usage dans les ateliers de peintres dès la première moitié du xixe siècle ?), ni même son origine. Pour les uns, il est venu railler la recherche archéologique introduite par les néo-classiques (« On appela jadis pompiers les davidiens qui coiffaient de casques leurs Grecs et Romains sempiternels », Camille Mauclair, 1929) ; pour d'autres, le terme évoque les pompiers de service lors des manifestations officielles et notamment des Salons organisés à Paris. En outre, on ne peut négliger (au moins dans le succès du mot) diverses implications plus ou moins conscientes. Ainsi la nuance de moquerie qui, au xixe siècle, distingue le pompier, simple civil malgré son casque de cuivre éclatant, du véritable militaire. Et surtout la parenté avec « pompe », « pompeux », qui tend toujours à colorer le mot, et qu'ont mis en pleine évidence le glissement proposé par Hans Jürgen Hansen avec le volume intitulé Das pompöse Zeitalter. Zwischen Biedermeier und Jugendstil (Oldenburg-Hambourg, 1970), ou le terme de pompous academics sous la plume de Stuart Pivar (Art pompier..., exposition Hampstead, 1974).

Une seconde remarque s'impose : le mot ne s'accrédite vraiment qu'au moment où certaines galeries d'art et certains critiques luttent contre l'opinion pour faire reconnaître un art d'abord mal accueilli (impressionnisme, fauvisme, cubisme, école de Paris). Il se constitue ainsi une sorte de couple : «  avant-garde »/« art pompier ». D'une part, les innovations plastiques ; de l'autre, une technique servilement reçue et continuée ; d'une part, la jeunesse de l'inspiration et la fraîcheur de vision ; de l'autre, une expression figée dans une attitude officielle. Et comme la plupart des recherches de cette avant-garde sont conduites à propos du paysage, et le cas échéant du portrait ou de la nature morte, le terme « pompier » vient ridiculiser le « peintre d'histoires » qui continue à traiter les grands sujets religieux ou profanes. Le triomphe absolu des avant-gardes successives (1918-1968) voit la critique acharnée à écraser sous ce nom de « pompiers » les derniers restes de la « grande peinture ». Une attitude typique est offerte par Francis Jourdain avec le Cahier du Point (no 37) consacré à l'art officiel de Jules Grévy à Albert Lebrun (1949).

On glisse ainsi d'un sens générique à un emploi temporel plus ou moins précis. Au départ, le mot désigne un type de création : on n'hésite pas à l'appliquer, par exemple, aux peintures de Le Brun à Versailles, aux Carrache ou à la grande peinture italienne du xvie siècle, et cette utilisation se retrouvera constamment (cf. George Isarlo, « Pompiers et révolutionnaires », titre d'un article de 1966 sur la peinture du xvie siècle, où le terme vise le Raphaël de L'École d'Athènes). Mais, de plus en plus souvent, on désigne par là une période donnée. Le mot est mis au service d'un schéma historique qui ne cesse de s'accréditer : au xixe siècle, avec la formation de l'école de Barbizon selon les uns, avec Courbet ou à partir de l'impressionnisme selon la plupart, l'art réellement vivant et créateur commence à se séparer de l'art officiel. Cette situation qui caractérise la fin du xixe et le début du xxe siècle s'efface entre les deux guerres mondiales et disparaît (mais certains refusent de l'admettre) avec la destruction de l'enseignement officiel et notamment du prix de Rome (1968). Entre ces deux moments, il faut distinguer entre les « vrais artistes » et les « pompiers ». Le terme devrait donc être réservé à cette période et à ce courant. Les dates diffèrent selon les auteurs, mais l'essentiel du pompiérisme est toujours placé entre 1863 (le scandale du Déjeuner sur l'herbe de Manet) et 1914 (bouleversement de la Première Guerre mondiale).

Le sens péjoratif subsiste donc : il s'agit d'un art faux, vide, expression du mauvais goût de l'époque. Mais le terme prend une acception historique. Après 1945 surtout, on cherche à lui ajouter une consistance théorique. Dans une perspective plus ou moins marxiste, journalistes et historiens imposent la double liaison : art pompier/institutions officielles/bourgeoisie et capitalisme, et d'autre part avant-garde/forces révolutionnaires/prolétariat. L'impressionnisme et la Commune sont considérés comme des manifestations parallèles, sinon directement liées : et du même coup l'art pompier, la répression versaillaise et le triomphe de la république bourgeoise. Thèse ouvertement soutenue par Maria et Godefrey Blunden (Journal de l'impressionnisme, Skira, 1974), mais qu'on retrouverait sous-entendue dans quantité d'écrits sur cette période.

Le concept apparaît dès lors clair et bien défini sur tous les plans. Tel quel, il est largement répandu dans le public, notamment lors des manifestations qui célèbrent le centième anniversaire de l'impressionnisme (1974). En fait, il repose sur des notions simplistes qui n'ont jamais été acceptées par les vrais historiens d'art (Focillon, La Peinture, XIXe et XXe siècles, 1928) et qui se voient contestées dès les années 1968-1970. C'est précisément cette remise en cause sur tous les plans qui va donner au mot « pompier » sa consistance scientifique et son succès.

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La Bataille de Grünwald, J. Matejko

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Pour citer l’article

Jacques THUILLIER, « POMPIER, art », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pompier-art/