POÉSIE

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L'espace poétique

Fonctions et frontières

Aux origines de toutes les littératures, la forme versifiée apparaît en relation étroite avec la tradition orale. Les pauses et les récurrences qui la caractérisent sont liées aux nécessités de la vocalisation, de la mémorisation et de la communication. Répétitions et parallélismes allégeaient la tâche du récitant et permettaient à ses formules de se graver plus facilement dans l'esprit des auditeurs. Le rythme du vers épouse les mouvements du corps parlant, chantant, voire dansant : les termes grecs d'arsis et de thésis, qui désignent les temps faibles et les temps forts, évoquent le geste de frapper la mesure. Tous ces traits concourent à distinguer la parole ainsi mise en forme de son usage ordinaire, à lui conférer une valeur esthétique, souvent soulignée par un accompagnement musical, et parfois une valeur idéologique : le poète est dépositaire d'une vérité, profane ou sacrée.

Aussi la poésie se confond-elle presque au départ avec la littérature. Elle a longtemps accueilli une très grande diversité de genres, que l'on peut, suivant la tradition aristotélicienne, classer selon trois catégories fondamentales, définies par des modes d'énonciation différents : genres lyriques, comme l'ode ou l'élégie, où le poète est en général seul à parler ; genres narratifs, comme l'épopée, où la voix du narrateur alterne avec celle des héros ; genres dramatiques, comme la tragédie ou la comédie, où la parole est entièrement déléguée aux divers personnages. À mesure que se développent les littératures écrites, on assiste à l'émergence de nombreux genres en prose et à une spécialisation croissante de la poésie, qui se limite de plus en plus aux genres lyriques. Ces derniers se constituent en France à la fin du Moyen Âge, en même temps que les formes fixes, au moment même où le roman abandonne le vers. Et le drame en prose naît au xviiie siècle sur les cendres de la tragédie classique. On rapporte en général cette évolution à deux phénomènes corollaires : le développement d'une littérature « réaliste », qui rejette le moule unificateur du vers pour s'ouvrir à la diversité de la vie sociale et individuelle, et la promotion de la « subjectivité littéraire ».

Mais il ne faut pas s'empresser d'opposer le réalisme de la prose à un prétendu subjectivisme de la poésie ; entre l'une et l'autre, la frontière est d'ailleurs fluctuante, et n'exclut pas les échanges. La prose littéraire recourt souvent à des procédés qu'on croirait propres à la poésie. Il existait en Chine et chez les Arabes une prose rimée ; et la prose poétique de Rousseau ou de Chateaubriand use de rythmes analogues à ceux du vers. Les premiers poèmes en prose, ceux d'Aloysius Bertrand par exemple, se sont construits sur le modèle de formes fixes, comme la ballade. Et l'on qualifie aujourd'hui de poétiques des récits comme ceux d'Édouard Dujardin ou de Julien Gracq, qui introduisent dans un cadre narratif une énonciation lyrique (le monologue intérieur), des structures cycliques et une écriture métaphorique. Il faut donc chercher le principe commun à tous ces procédés, qui fonde leur poéticité et dont l'action ne se limite pas au vers régulier, même s'il trouve en lui son expression exemplaire.

Formes

Selon son étymologie latine (versus), le vers se définit par le fait de revenir à la ligne. Or ce retour comporte deux implications presque contradictoires mais pour la tradition complémentaires : une rupture dans la continuité du discours et la récurrence de traits analogues d'un vers à l'autre, qui détermine précisément la périodicité du passage à la ligne. La forme vers associe donc différence et équivalence. Dans la versification régulière, l'équivalence l'emporte nettement sur la différence, au point que Roman Jakobson a pu y voir le principe même de fonctionnement du langage poétique. Dans la plupart des traditions, ce principe d'équivalence commande plusieurs niveaux d'organisation formelle du poème, au premier rang desquels : le mètre (reprise d'un nombre égal de pieds ou de syllabes), la rime (répétition de sonorités identiques en fin de vers), la strophe, où mètres et rimes sont eux-mêmes combinés et disposés selon un schéma récurrent.

Ce jeu complexe d'équivalences a pour effet de compenser la discontinuité constitutive du vers : la rime notamment marque la fin du vers, mais elle l'inscrit dans une continuité supérieure, en l'associant à un autre vers. Les différences sont intégrées dans un système d'alternances, qui régit, par exemple, la succession des syllabes accentuées et non accentuées, celle des rimes féminines et masculines, celle des différents mètres au sein de la strophe. Alternances et récurrences superposent à la succession linéaire du discours, caractéristique de la prose (prosa oratio, qui va de l'avant), une organisation circulaire, inscrite dans l'étymologie du mot strophe. Cette circularité culmine dans certaines formes fixes, liées à la danse et au chant (ballade, rondeau, virelai, etc.), qui reposent sur la reprise de vers entiers à valeur de refrain.

Des phénomènes comparables se retrouvent en dehors de la versification régulière. Ainsi le verset biblique se distingue de la prose par sa double découpe, finale et médiane, mais aussi par le parallélisme qui unit souvent ses deux parties, et que l'on retrouve à de multiples niveaux dans la plupart des poésies de tradition orale. Il est notable que, au moment même où elle rompt avec les mètres traditionnels, la poésie occidentale elle-même recourt volontiers au parallélisme et à la répétition. C'est Gerard Manley Hopkins qui écrivait : « La structure de la poésie est un parallélisme continu. » Et, dans la forme extrêmement souple du verset, Walt Whitman unifie de longues séquences par la reprise d'une même structure syntaxique, produisant un effet voisin de la litanie, qu'on retrouve chez Charles Péguy ou chez Saint-John Perse. Même le poème en prose n'est pas toujours linéaire. L'oratio soluta, pour s'organiser en poème, retrouve souvent les voies de la récurrence : la comparaison des versions en vers et en prose de certains poèmes de Baudelaire fait a [...]

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Charles Baudelaire , Nadar

Charles Baudelaire , Nadar
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Léopold Sédar Senghor, 1949

Léopold Sédar Senghor, 1949
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Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle
  • : professeur des Universités, université Paris Nanterre, Institut universitaire de France

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Pour citer l’article

Michel COLLOT, Dominique VIART, « POÉSIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/poesie/