PIÉTISME

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Le fondateur Philipp Jakob Spener

En 1648-1649, les traités de Westphalie permettent d'assouplir fortement le principe du cujus regio, ejus religio. Désormais, plusieurs territoires vont faire l'apprentissage d'un certain pluralisme confessionnel. Mais cela ne peut faire oublier les durs stigmates de la guerre de Trente Ans : les combats, les épidémies, la sous-alimentation, les migrations, etc., ont fait perdre à l'Allemagne le tiers de sa population. On comprend que la piété et la théologie du protestantisme germanique en aient été affectées. Un certain relativisme confessionnel s'est développé, mais aussi un désir de pénitence et un souci d'intérioriser la religion lié à l'expérience de la souffrance. Les aspirations religieuses vont notamment s'exprimer par la mise en avant de la Passion du Christ et par le piétisme. Le fondateur du piétisme fut le luthérien Philipp Jakob Spener, né en 1635 à Ribeauvillé, en Alsace, d'une famille bourgeoise pieuse. Marqué dès sa jeunesse par les idées du pasteur J. Arndt, qui insistait sur l'expérience personnelle, il rencontra à Genève J. de Labadie. Nommé premier pasteur de Francfort-sur-le-Main, il réunit chez lui, à partir de 1670, certains de ses fidèles pour lire la Bible, prier et discuter du sermon dominical. On appela ces cercles des collegia pietatis. Leurs participants furent de plus en plus nombreux, et l'appartement du pasteur s'avéra bientôt trop étroit. Par la suite, d'autres groupes semblables se formèrent et certains de leurs membres furent accusés par les représentants de l'orthodoxie luthérienne d'orgueil spirituel, de fanatisme et de séparatisme ecclésiastique.

Spener rédigea en 1675 son écrit le plus célèbre, Pia Desideria, qui donnait un fondement théologique aux activités des collegia pietatis. Dénonçant en termes sévères les manques du clergé luthérien, l'immixtion du pouvoir civil dans les affaires ecclésiastiques, la frivolité des classes dirigeantes et l'indifférence religieuse des masses, il proposait plusieurs remèdes : une réforme des études théologiques dans le sens d'un christianisme expérimental nourri par des ouvrages comme l'Imitation de Jésus-Christ ou la Théologie germanique  ; une réforme de la prédication, qui ne s'appuierait plus sur la scolastique, mais viserait à la catéchèse et à l'édification ; une réforme des mœurs (modération du boire, du manger, de l'habillement, rejet du théâtre, de la danse, des jeux de cartes, etc.) ; la création, dans les paroisses, de conventicules analogues aux collegia pietatis (ecclesiolae in Ecclesia) où se développerait une véritable vie spirituelle grâce à la lecture de la Bible, à la pratique du sacerdoce universel, à l'admonestation fraternelle.

Nommé en 1686 premier prédicateur de la cour de Saxe et membre du haut consistoire de Dresde, Spener s'en prit du haut de la chaire aux vices et à la légèreté de l'Électeur de Saxe. Brouillé avec ce dernier, il dut accepter en 1691 un poste de premier pasteur de l'église Saint-Nicolas à Berlin, où l'Électeur de Brandebourg Frédéric III (le futur Frédéric Ier de Prusse, 1701) lui accorda un large appui et où il connut les années les plus fécondes de sa vie. Il mourut en 1705, ayant écrit plus de cent vingt ouvrages de théologie.

Peu originale, la doctrine de Spener concentre la théologie chrétienne dans les grandes affirmations bibliques, affirme l'importance de l'ensemble de la Bible et accentue la part donnée au Christ dans l'œuvre de rédemption. Pour Spener, l'expérience religieuse personnelle est plus décisive que l'adhésion à un credo (fût-ce la « Formule de concorde » !), ce qu'il résuma parfois dans cette expression : « la tête dans le cœur » ; la foi peut sauver même celui qui a une conception déficiente, voire erronée, de son salut. Dans cette perspective, l'Écriture sainte représentait moins un recueil de connaissances dogmatiques qu'une source vivante de la foi. Tandis que les luthériens orthodoxes insistaient sur l'aspect objectif de l'institution ecclésiastique et que Löscher affirmait même que les actes pastoraux d'un ministre du culte inconverti pouvaient néanmoins être une bénédiction, parce que la puissance du salut réside dans le message chrétien et les sacrements, Spener pensait que la conversion est la véritable ordination et que tout « régénéré » est un vrai prêtre. Enfin, il mit en étroit rapport la justification et la sanctification. Contre l'orthodoxie de son Église, il considérait la foi justifiante comme une puissance qui non seulement libère l'homme du péché, mais aussi le fait mourir concrètement à ce péché dès ici-bas. D'un autre côté, le pardon pouvait être rendu caduc, si un péché reconnu mortel n'était pas écarté.

Spener eut à combattre l'infatigable hostilité des luthériens stricts, notamment de Balthasar Menzel, premier prédicateur du Landgrave de Hesse-Darmstadt, et de Deutschmann, professeur à l'université de Wittemberg. Il tenta, d'autre part, surtout à partir de 1690, de s'opposer à certaines tendances illuministes ou intransigeantes qui se développèrent parmi ses disciples.

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  • : directeur d'études émérite du groupe Sociétés, religions, laïcités au C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Jean BAUBÉROT, « PIÉTISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pietisme/