HADOT PIERRE (1922-2010)

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Méthodologie de la compréhension des œuvres philosophiques de l'Antiquité

Vers le milieu du ive siècle, un illustre professeur, Marius Victorinus, qui occupait à Rome une chaire de rhétorique et avait sa statue au forum de Trajan, converti sur le tard au christianisme, met tout son talent dialectique à combattre l'hérésie trinitaire d'Arius. Les traités polémiques écrits par lui sont à ce point obscurs, dit saint Jérôme, que seuls les doctes peuvent y comprendre quelque chose. C'est sur cet auteur et sur l'esprit de son époque que portent les premières recherches de Pierre Hadot en histoire de la philosophie. Les cinq volumes qu'il publie entre 1960 et 1971 révèlent que les pages « extrêmement obscures » du rhéteur romain contiennent une étonnante construction de la pensée, s'organisant à la manière des exposés porphyriens ou des apocalypses gnostiques, théologie conçue comme un système philosophique, en fait la seule œuvre métaphysique de toute la littérature latine ancienne. Hadot montre ainsi que païens et chrétiens font partie d'un monde intellectuel commun. Mais aussi, plus profondément, il fait apparaître, à partir d'un cas précis, qu'il y a interaction entre la singularité théorique des structures abstraites reconstituées par l'historien du néoplatonisme et les jeux de dissection de la pensée mis en évidence par la philosophie du langage d'un Wittgenstein.

Deux démarches se font donc jour dans cette recherche, l'une consistant à rendre compte de la genèse des notions et des systèmes dans leur contexte pour aboutir à un inventaire réfléchi des types de questions auxquels la philosophie antique s'est efforcée de répondre (l'infinité, l'unité originelle, le recommencement, la conversion, le retour à soi, la personne), l'autre consistant à découvrir la complexité dialectique de la rationalisation d'exercices spirituels à l'arrière-plan des exercices stylistiques du discours philosophique, le meilleur exemple étant ici l'idée trinitaire.

Des investigations de ce type, lorsqu'elles se concentrent sur une époque précise de l'histoire de la pensée, permettent de reconstituer dans les œuvres elles-mêmes le lien logique entre des suites d'idées souvent déroutantes et conduisent aussi à identifier les œuvres les unes par rapport aux autres. Les découvertes de Pierre Hadot en ce domaine font date. En même temps qu'il met en évidence la paternité porphyrienne de nombreux passages de Victorinus et situe dans leur problématique vérifiable les exposés métaphysiques transmis par les papyrus gnostiques coptes, Pierre Hadot reconnaît dès 1961 que le traité anépigraphe de métaphysique, contenu dans les folios palimpsestes d'un évangéliaire de Bobbio conservé à la bibliothèque de Turin, est un extrait du Commentaire de Porphyre au Parménide de Platon. En 1959, il a identifié dans un manuscrit latin du ixe siècle, noyé au milieu d'extraits d'ouvrages rhétoriques et dialectiques, un long fragment du second Commentaire (perdu) de Boèce aux Catégories d'Aristote et démontré que plusieurs pages de la sténographie d'une conférence contradictoire tenue par Origène à Bostra (Syrie du Sud) vers 245, l'Entretien avec Héraclide, sont traduites en latin par Ambroise dans son Commentaire de l'Évangile de Luc. Plus tard (1976-1977), il découvrira que le plaidoyer du même Ambroise, l'Apologie de David, dans lequel l'évêque de Milan cherche à excuser le roi David d'avoir commis un adultère et un meurtre en étant l'amant de Bethsabée, femme d'Urie le Hittite, et en faisant assassiner le mari, est en partie une traduction latine d'un ouvrage grec de Didyme d'Alexandrie commentant un psaume de pénitence, le Psaume L.

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LE VOILE D'ISIS. ESSAI SUR L'HISTOIRE DE L'IDÉE DE NATURE (P. Hadot)

  • Écrit par 
  • Jean-Baptiste GOURINAT
  •  • 906 mots

« Nature aime à se cacher ». Vers 500 avant notre ère, le penseur grec Héraclite déposa dans le temple d'Artémis, à Éphèse, un ouvrage probablement sans titre, et qui contenait cet aphorisme énigmatique. En fait, la sentence d'Héraclite signifie probablement que ce qui naît (« nature ») tend à disparaître (« se cacher »). Mais, dès l'Antiquité, elle a été interprétée comme une allusion aux secrets […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Michel TARDIEU, « HADOT PIERRE - (1922-2010) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pierre-hadot/