BONNARD PIERRE (1867-1947)

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Le « nabi japonard »

Pierre Bonnard est né à Fontenay-aux-Roses. Son père, Eugène Bonnard, était d'origine dauphinoise, sa mère, Élisabeth Mertzdorff, alsacienne. D'aucuns expliquent par cette ascendance certains traits de caractère du peintre, goût de l'indépendance et abord réservé. Retenons surtout que c'est en Dauphiné, au Grand-Lemps, dans la propriété familiale du Clos où il passe chaque été ses vacances, que Bonnard découvre la nature et qu'il peindra ses premières œuvres vraiment accomplies.

En 1866, il s'inscrit à la faculté de droit pour obéir à la volonté de son père qui le destine à une carrière administrative, mais il s'inscrit également à l'académie Julian, où il rencontre Paul Sérusier, Maurice Denis, Henri-Gabriel Ibels et Paul Ranson ; il mènera de front études juridiques et études artistiques. À l'École des beaux-arts, il reste un an en compagnie de Xavier Roussel et d'Édouard Vuillard qui deviendra son meilleur ami. En dépit d'un échec au concours de Rome – qui ne l'affecte guère – l'année 1889 est bénéfique pour Bonnard : il vend sa première œuvre, un projet d'affiche pour la marque France-Champagne, et d'enthousiasme décide de se consacrer uniquement à la peinture. Pour lui, comme pour ses camarades de l'académie Julian et de l'École des beaux-arts, l'exposition au café Volpini, en juin 1889, de dix-sept toiles de Gauguin est une véritable révélation. L'importante exposition d'art japonais ouverte en avril 1890 à l'École des beaux-arts suscite également l'admiration de Bonnard. En mars 1891, au Salon des indépendants, il expose pour la première fois : son envoi comprend cinq tableaux et quatre panneaux décoratifs. En décembre de la même année, il expose avec ses amis nabis chez Le Barc de Boutteville ; il enverra régulièrement ses œuvres à cette galerie jusqu'en 1895. En janvier 1896 a lieu chez Durand-Ruel sa première exposition particulière.

Au témoignage du critique George Besson, Bonnard ne prit jamais très au sérieux l'esthétique et les théories mystico-symbolistes de son ami Maurice Denis. S'il fut l'un des premiers à adhérer au groupe des nabis, s'il collabora à La Revue blanche dès sa fondation, il sut très vite se libérer de toute influence littéraire et préserver sa personnalité de peintre. Mais il s'associa sans restriction aux vues de ses camarades lorsque ceux-ci entreprirent de jeter les bases d'un art décoratif qui se présentât comme un art authentiquement populaire, mêlé à la vie quotidienne.

Son premier envoi au Salon des indépendants prouve qu'il a compris le message de Gauguin et que son admiration pour les estampes japonaises (ses amis l'avaient surnommé le « nabi japonard ») n'était pas un engouement passager : formes synthétiques, tons juxtaposés en aplats, grâce serpentine du dessin (Femmes au jardin, La Demoiselle au lapin). L'influence de la peinture nippone se remarque nettement dans Le Peignoir (1892), huile sur velours au Musée d'Orsay. Par-delà la futilité du parti pris décoratif qui domine la production de cette période, Bonnard expérimente ici les innovations qui, dans l'ordre du dessin, jalonneront son œuvre : extrême hardiesse des mises en page, espace réduit au plan, rejet de la perspective traditionnelle. De 1893 à 1898, Bonnard rapporte de ses promenades dans Paris une série de scènes de la vie quotidienne qui ont le charme d'instantanés photographiques : le dessin capte à merveille, dans une stylisation pleine de dynamisme, l'agitation de la rue et le détail révélateur qui nous renseigne sur la condition de chaque passant. D'extraordinaires dons de caricaturiste y sont sensibles. Mais ces tableautins, intéressants à plus d'un titre, se signalent surtout par un artifice de composition que le peintre affectionnera presque toute sa vie : l'opposition brutale entre l'ombre des premiers plans et la clarté des seconds plans et des lointains (Le Cheval de fiacre, 1895). Le succès de l'affiche France-Champagne – que Toulouse-Lautrec remarqua dès son apparition sur les murs en 1891 et qu'il commenta avec passion – engage Bonnard à persévérer dans cette voie : il peut ainsi être considéré comme l'un des créateurs de l'affiche contemporaine (affiches de La Revue blanche, 1894, pour le Salon des cent, 1896). Il fait preuve d'une étonnante virtuosité de lithographe dès la série des Petites Scènes familières (1893) qui accompagnent les mélodies pour piano de son beau-frère Claude Terrasse : de son aveu, cette technique graphique lui permet de mesurer les ressources d'une harmonie chromatique austère. Il ne cesse, pendant toute cette période, de s'initier aux moyens d'expression plastique les plus divers : décoration sur bois, sur tissu, cartons de tapisserie, projets de vitraux ; il brosse, avec Sérusier, les décors de l'Ubu roi de Jarry.

Avec L'Indolente (1899), Bonnard peint son premier chef-d'œuvre. Il y reste fidèle à la palette restreinte chère aux nabis, mais l'originalité de son talent éclate, en particulier, dans l'ingénieuse disposition de la source lumineuse, dans l'harmonie de tons fortement contrastés, dans l'audacieuse perspective plongeante qui fait basculer tout le motif vers le spectateur (le peintre inaugure ici un procédé auquel il aura fréquemment recours) ; en outre, l'enveloppe blonde du tableau, les reflets mordorés du corps de la jeune femme évoquent les plus belles réussites du Titien, que Bonnard admirait tant. Nous retrouvons les mêmes effets de clair-obscur, la même sensualité violente et capiteuse dans L'Homme et la Femme (1900), le Nu aux bas noirs (vers 1900).

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Pour citer l’article

Gérard BERTRAND, « BONNARD PIERRE - (1867-1947) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pierre-bonnard/