PIERCING

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Du rituel à l'infamie

Traditionnellement, le percement du corps intervient dans un ensemble d'actes ritualisés porteurs de sens symboliques. L'introduction de labrets dans les lèvres, de pastilles de bois dans le nez ou de pendants d'oreilles témoigne à la fois d'une recherche esthétique et d'obligations rituelles. Comme toute marque corporelle, l'objet inclus dans la peau se trouve placé au carrefour du symbolique et de l'esthétique. La douleur ritualisée qui préside à son installation est également une épreuve exaltante qui fait accéder le membre du groupe à un autre état. Passage de l'enfance à l'adolescence, inclusion dans la communauté, désignation identitaire, le percement marque toujours la séparation d'avec le corps originel, l'obtention d'une nouvelle humanité, l'accession à une identité partagée. Il peut aussi au passage dénoter la richesse ou le mérite particulier de celui ou de celle qui est percé : ancienneté, valeur au combat, fécondité...

Dans l'Ancien Testament, on trouve plusieurs mentions d'anneaux d'or, associés à l'idée de soumission ou d'idolâtrie : anneau fixé au nez de Rébecca lorsqu'elle est choisie pour épouser Isaac (Genèse, xxiv, 22) ; anneaux d'oreilles jetés avec les dieux étrangers lors de la fondation de l'autel de Béthel par Jacob (Genèse, xxxv, 4) ; ou offerts par les fils et filles d'Israël pour la confection du veau d'or (Exode, xxii, 1). Si le Lévitique proscrit les incisions, les figures, les marques dans le corps, ces interdictions semblent avoir été peu suivies d'effets.

Le percement du nez est aussi attesté en Égypte ancienne et en Inde ; celui de la bouche est pratiqué dans les civilisations aztèque et maya ; celui des oreilles est courant en Mésopotamie, en Grèce, à Byzance, en Inde (le Bouddha a porté des anneaux quand il était prince, les lobes distendus de ses oreilles en témoignent), ainsi que chez les peuples germains et plus tard chez les Francs. Cependant le christianisme reprend les interdits judaïques et prohibe toute marque corporelle qui mutile le corps de l'homme fait à l'image de Dieu. Aussi la pratique disparaît en Occident avec la christianisation de la population, vers le ixe siècle, tandis qu'elle persiste en Orient et dans les pays en contact avec les Maures, comme en témoignent les récits de voyageurs.

Le percement devient au Moyen Âge une marque d'infamie. Les sculptures et les tableaux réservent anneaux, pendeloques, chaînes à des personnages réprouvés dans l'iconographie chrétienne : le juif déicide, le bourreau, le spectateur païen de la crucifixion. L'infâme est celui qui n'est pas ou plus chrétien – le juif, le sarrasin (musulman), l'hérétique –, mais aussi celui ou celle qui exerce un métier impur – la prostituée, le bourreau, le jongleur, le fou de cour, le saltimbanque, l'usurier, ou encore celui qui souffre d'une infirmité. Ainsi le lépreux, le cagot arborent des anneaux dont la signification est liée à leur statut marginal. Ces marques, parfois associées à d'autres signes ou vêtements, les distinguent et les désignent au regard, à l'exclusion, voire à la vindicte. Dans les tableaux de Jérôme Bosch (1450-1516), les païens portent des anneaux de nez, d'oreilles, parfois liés entre eux ou rivés à des chaînettes attachées à leur coiffe. À la même époque, les prostituées affichent avec leurs pendants d'oreilles leur coquetterie et leur luxure ; dans Les Très Riches Heures du duc de Berry, les Maures, infidèles, ont également les oreilles percées. Le percement du nez ou des oreilles chez ces personnages correspond bien à des parures exotiques attestées en Afrique ou en Orient, que l'Occident a perdues en se christianisant, mais il voue aussi leurs porteurs au regard désapprobateur, marque leur différence, voire leur ignominie.

L'association de l'ornementation du corps par perforation avec le paganisme est confirmée lors de la découverte du Nouveau Monde. Christophe Colomb fait état en 1492 d'anneaux de nez ou d'oreilles chez les Amérindiens, Amerigo Vespucci de perforations de lèvres, de nez, de joues portant des inclusions de pierres ou de bois. « Coutume de brute », il semble qu'elle ait été pratiquée aussi pour effrayer les ennemis pendant les combats.

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Dominique PAQUET, « PIERCING », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/piercing/