PHÉNOMÈNE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La conception ancienne du phénomène

La perception sensible

Imaginons d'abord en quels termes la science archaïque, ayant à résoudre le problème de la mise en rapport d'un objet sensible, empirique et extérieur avec le sens ou la conscience interne propre à un sujet, a pu poser le problème de la perception dont la solution engageait le philosophe sur la nature de la rencontre de l'homme avec le monde. Trois hypothèses se présentaient. Ou bien l'on faisait dépendre le sentir du seul sujet, et alors le plus important dans la vision, par exemple, pouvait être pour un pythagoricien comme Alcméon (d'après Théophraste) la lumière issue de l'œil ; on sait que l'œil vivant contient un feu que ne renferme pas l'œil mort ou l'œil aveugle, et que l'œil des oiseaux de nuit illumine les objets sur lesquels se pose leur regard. À l'inverse, on pouvait concevoir, comme les épicuriens et dans une certaine mesure les cyrénaïques, que l'objet est la cause efficiente et directe de l'impression subie par le sens ; le toucher, la vue, l'ouïe, etc., seraient passivement affectés par la présence extérieure de l'objet, dont le contour, la configuration ou l'image s'impriment en l'âme par l'effet d'une impression qui intériorise cette présence. Cependant, l'une et l'autre de ces thèses ont peu d'adhérents. On trouverait dans les témoignages anciens des arguments qui permettent de penser que, d'une part, les pythagoriciens n'ont pas systématiquement professé que la perception relevât seulement du sens, et que, d'autre part, la conception de l'impression ou de l'affection, partagée par les cyrénaïques, ne décrit pas l'état d'une conscience ou d'un sens purement passif. En fait, la théorie la plus répandue est celle qui fait du perçu un être mixte, désigné par le terme de phénomène.

La nature physique du phénomène

Les témoignages les plus significatifs relatifs à la nature physique du phénomène chez les Anciens ont été conservés par Platon et par Aristote. Platon emprunte cette théorie de la perception à Empédocle (Timée, 45 b et 67 c) et à Protagoras (Théétète, 156 e-158 b). Aristote connaît cet examen par Platon de la thèse de Protagoras (Métaphysique, B, IV, 999 b 3) et la reproduit pour la critiquer (ibid., Γ, IV-VI et K, VI). Au commencement du iiie siècle de notre ère, Sextus Empiricus reprendra, touchant Protagoras, une tradition identique (Hypotyposes pyrrhoniennes, I, 216-219). Tous ces témoignages présentent l'image concordante du phénomène comme une réalité physique engendrée dans l'espace intermédiaire entre le sens et l'objet sensible par la disposition du sens et par la nature de l'objet. Ainsi, toujours dans le cas de la vision, on ne saurait dire que l'œil qui perçoit la blancheur entre directement en contact avec l'objet blanc. La cause de la blancheur qui est dans l'objet et la lumière en provenance de l'œil engendrent, à la rencontre de leur flux, dans la transparence diaphane du jour, un corps physique qui est le phénomène de la blancheur. Alors l'œil se remplit de blancheur et l'objet sensible devient lui-même blanc, objet sensible et sens reconnaissant mutuellement, à travers l'image de ce rejeton physique, la part qui revient dans cette génération à leur conjoint inconnu. Disons, pour être tout à fait clair, que les Grecs ont conçu la génération du phénomène comme unissant un père et une mère condamnés à ne jamais se voir et à ne se reconnaître l'un l'autre que dans le portrait de leur enfant. Telle est l'explication scientifique proposée par les Anciens au problème de la perception des objets sensibles : la conséquence épistémologique en est que la nature physique de l'objet n'est jamais connue en soi, tel que l'objet est en lui-même, mais se trouve appréhendée par un intermédiaire physique désigné sous le nom de phénomène. Déjà, avant Socrate, Anaxagore professait que le phénomène est ce que la vision appréhende de la réalité en soi obscure des choses, en se fondant sur une analyse de type atomiste des réalités sensibles dont l'apparence dissimule la présence cachée d'éléments imperceptibles. De même, au iiie siècle après J.-C., [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 6 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  PHÉNOMÈNE  » est également traité dans :

PHÉNOMÈNE (sciences)

  • Écrit par 
  • Bernard PIRE
  •  • 790 mots

Selon l'étymologie grecque (phainomenon, « ce qui apparaît »), un phénomène est un événement qui se produit à un certain moment par opposition à ce qui est immuable. Pour les physiciens ioniens (vie siècle av. J.-C.), la science des phénomènes consiste à établir des relations intelligibles, […] Lire la suite

ACOUSMATIQUE MUSIQUE

  • Écrit par 
  • François BAYLE
  •  • 7 829 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Matériau et image »  : […] « Le matériau de la musique concrète est le son à l'état natif, tel que le fournit la nature, le fixent les machines, le transforment leurs manipulations. » Ces lignes, dues à Serge Moreux, constituaient la préface inaugurale du Premier Concert de Bruits, en mars 1950. D'emblée et d'instinct, tout y était dit, pressenti, des trois stades caractéristiques : celui du matériau-son « à l'état natif », […] Lire la suite

ANTINOMIE

  • Écrit par 
  • Françoise ARMENGAUD
  •  • 372 mots

N'est pas antinomie n'importe quelle contradiction, mais seulement celle qui joue entre des lois — soit des lois juridiques ou théologiques, soit des lois de la raison (Kant), soit des thèses déduites de lois logiques (théorie des ensembles) —, ni n'importe quel paradoxe, mais seulement ce qui heurte l'attente d'une cohérence entière dans un système rationnel ou logique. D'autre part, une antinomi […] Lire la suite

BRADLEY FRANCIS HERBERT (1846-1924)

  • Écrit par 
  • Jean WAHL
  •  • 3 606 mots

Dans le chapitre « L'irrécusable relation »  : […] Les distinctions que nous opérons ont leur origine hors de notre pensée et tout ce que celle-ci fait, c'est de manifester quelque chose qui est une différence antérieure à elle. Sans doute ne sommes-nous pas capables d'expliquer tout le développement de notre pensée, car il faudrait expliquer comment il se fait que quelque chose de non relationnel prenne un aspect relationnel. Cela, nous ne le pou […] Lire la suite

CHOSE

  • Écrit par 
  • Françoise ARMENGAUD
  •  • 746 mots

Terme de la langue ordinaire dont la référence, une fois exclus les êtres animés, est purement contextuelle : telle « chose difficile », c'est ce sur quoi porte mon action tandis que je parle ; « la chose en question », c'est ce dont nous nous entretenons sans lui donner son nom usité ; « dites quelque chose » signifie « dites n'importe quoi pourvu seulement que ce soit pertinent dans la situation […] Lire la suite

COMTE AUGUSTE (1798-1857)

  • Écrit par 
  • Bernard GUILLEMAIN
  •  • 9 458 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'idée comtienne de la science »  : […] Pourquoi Auguste Comte, contrairement à Saint-Simon, présente-t-il une réflexion sur la science en préambule à un plan de réforme sociale ? Cela tient à l'idée qu'il se fait de la science, non pas seulement somme de savoirs, mais rapport global de l'homme au monde. Par suite, elle s'offre avant tout comme un principe et un système de croyances. Or toute organisation sociale repose, en dernière an […] Lire la suite

CONNAISSANCE

  • Écrit par 
  • Michaël FOESSEL, 
  • Yves GINGRAS, 
  • Jean LADRIÈRE
  •  • 9 092 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « La phénoménologie »  : […] La phénoménologie s'est efforcée de surmonter l'opposition du réalisme et de l'idéalisme, en proposant une interprétation de la connaissance qui élimine l'idée de représentation. Le concept central de la phénoménologie est celui d' intentionnalité. La conscience n'est ni la pure présence à soi d'une intériorité capable de se donner de surcroît une représentation du monde (par exemple, grâce à des […] Lire la suite

DURKHEIM ÉMILE (1858-1917)

  • Écrit par 
  • Philippe BESNARD, 
  • Raymond BOUDON
  •  • 11 011 mots

Dans le chapitre « « Les Règles de la méthode sociologique » »  : […] Dans Les Règles , Durkheim s'est fixé deux objectifs. D'abord, de démontrer et de définir la spécificité de la sociologie ; ensuite, de décrire les méthodes propres à cette discipline. Certaines des propositions émises par Durkheim à ce propos ont choqué des contemporains et donné lieu à de nombreuses discussions dont on retrouve l'écho dans la préface à la seconde édition du livre. Elles continue […] Lire la suite

EMPIRISME

  • Écrit par 
  • Edmond ORTIGUES
  •  • 13 314 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'empirisme défini comme théorie de l'évidence confirmative »  : […] Finalement, qu'est-ce que l'empirisme ? En dehors de la formule très générale qui affirme que nos informations sur le monde viennent de l'expérience, il est difficile de trouver une définition qui soit valable dans tous les cas. Ceux qui croient trouver dans la philosophie anglaise du xvii e et du xviii e  siècle le modèle de l'« empirisme classique » pensent que l'empirisme est une théorie de la […] Lire la suite

ÉPISTÉMOLOGIE

  • Écrit par 
  • Gilles Gaston GRANGER
  •  • 13 083 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Science et rationalité »  : […] Le mot de rationalité a été prononcé plus haut sans commentaire. Mais, si nul ne peut douter sincèrement que la science se veuille rationnelle, le sens de cette rationalité est pourtant susceptible d'interprétations diverses. Le mot sera pour certains l'indice d'une volonté de fermeture à toute forme d'expérience autre que celles que les procédures scientifiques codifient. L'épistémologie, croyon […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

15 décembre 2021 France. Mobilisation des personnels de justice.

Ce phénomène est inédit puisque les magistrats n’ont pas le droit de grève. Ce mouvement fait suite à la publication en novembre, dans le quotidien Le Monde, d’une tribune intitulée « Nous ne voulons plus d’une justice qui n’écoute pas et qui chronomètre tout », rédigée à la suite du suicide d’une jeune magistrate en août et signée par trois mille des neuf mille magistrats du pays. […] Lire la suite

3-9 février 2021 Canada. Accusation de profilage racial portée contre la police de Montréal.

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse évoque la « prévalence constante de ce phénomène » au sein des forces de police. La Direction des poursuites criminelles et pénales est également mise en cause. Le 5, le SPVM présente ses excuses à l’intéressé dont l’innocence a été confirmée, alors que le Premier ministre Justin Trudeau évoque un « cas troublant », réaffirmant que « le racisme systémique existe dans toutes nos institutions et particulièrement [dans] nos corps policiers ». […] Lire la suite

30 janvier 2020 Europe – France. Condamnation de la France par la CEDH pour surpopulation carcérale.

Cet arrêt dénonce « un phénomène structurel » et non plus des circonstances particulières comme lors de précédentes condamnations.  […] Lire la suite

15 janvier 2020 Environnement. 2019, deuxième année la plus chaude de l'histoire.

L’Organisation météorologique mondiale (OMM), une agence de l'Organisation des Nations unies, indique que 2019 a été la deuxième année la plus chaude depuis 1850, derrière l’année 2016 qui avait été marquée par une forte manifestation du phénomène El Niño. Cette année conclut la plus chaude décennie de l’histoire.  […] Lire la suite

6 novembre 2019 France. Présentation des mesures réformant la politique migratoire.

Ces annonces font suite à la publication, la veille, d’un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales et de l’Inspection générale des finances (IGAS-IGF) accréditant « l’hypothèse d’une migration pour soins qui n’est clairement pas un phénomène marginal ». Édouard Philippe annonce également la construction de trois nouveaux centres de rétention administrative. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jean-Paul DUMONT, « PHÉNOMÈNE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/phenomene/