PHANTOM THREAD (P. T. Anderson)

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Pygmalion pris au piège

S’il s'inspire du souvenir laissé par Charles James, grand couturier londonien (1906-1978) qui se considérait comme un « architecte structurel du vêtement » voulant « élever la mode au rang d'art plastique », Phantom Thread délaisse rapidement les arcanes de sa carrière mouvementée, lui préférant une narration davantage tournée vers le romanesque. Pour ce faire, Anderson change le nom de son personnage et peut alors opposer l'univers raffiné de Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis) au monde plus modeste et néanmoins sensible d'une jeune serveuse, Alma (Vicky Krieps), qu'il rencontre dans une auberge et dont il va faire son modèle, sa maîtresse, puis son épouse. Mais leurs différences socioculturelles sont telles que le couturier en vient à ne plus supporter les interférences sentimentales de sa compagne dans son austère quotidien de création. La jeune femme élaborera peu à peu un stratagème temporairement destructeur, qui conduira son mari à découvrir la relativité de toute chose. Cette trame permet au cinéaste non seulement de revenir à plusieurs de ses thèmes de prédilection, mais aussi de les infléchir.

De même que Freddie Quell (Joaquin Phoenix) dans The Master (2012) ou Barry Egan (Adam Sandler) dans Punch-Drunk Love (2002), Reynolds Woodcock est un solitaire forcené qui ne tolère aucune entorse à ses habitudes, afin de demeurer concentré le mieux possible sur ses pensées fécondes. Obsessionnel, manquant totalement d'humilité, il se comporte en véritable gourou, tels Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) dans The Master ou Frank T. J. Mackey (Tom Cruise) dans Magnolia (1999), voire Sydney Brown (Philip Baker Hall) dans Sydney (1996). Coléreux à ses heures, il oscille entre la pratique intransigeante de son travail et la fuite dans le déni de son injustifiable comportement conjugal, pareil au Jack Horner (Burt Reynolds) de Boogie Nights (1997), paradoxalement soucieux de parvenir à une réussite honnête dans l'industrie du film pornographique. Enfin, comme le Jimmy Gator (Philip Baker Hall) de Magnolia, hanté par son passé incestueux, le grand couturier est victime d'un traumatisme causé par la mort de sa mère, qui lui apparaît, lors de l’empoisonnement alimentaire dont il est victime, vêtue de sa robe de mariée. À l'image de nombreux personnages imaginés par Anderson, Reynolds Woodcock est un être aliéné, qui se trouve au seuil du désespoir quand autrui vient entraver son parcours. Il ne peut alors que s'effondrer, mais seulement pour une courte durée, car il lui faut impérativement retrouver ses repères. Ainsi en allait-il déjà de Philip Baker Hall dans Sydney et de Daniel Day-Lewis dans There Will Be Blood, à la différence, cette fois, que le protagoniste renonce à plier autrui à sa volonté de fer. Phantom Thread se présente donc bien, quant à sa thématique, comme une synthèse à la fois homogène et assagie des sept films précédents de Paul Thomas Anderson. Et il en va de même de son esthétique, tout autant maîtrisée que spectaculaire.

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Écrit par :

  • : enseignant-chercheur retraité de l'université de Strasbourg

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Pour citer l’article

Michel CIEUTAT, « PHANTOM THREAD (P. T. Anderson) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/phantom-thread/