PERCEPTION (notions de base)

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La perception, c’est-à-dire la signification

Un autre facteur fragilise les théories empiristes de la perception, c’est leur méconnaissance du phénomène de la signification. Chacune de nos perceptions est fonction d’un sens que nous projetons sur la chose perçue. Pour Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), « il y a signification lorsque les données du monde sont par nous soumises à une déformation cohérente » (Signes, 1960). Un indice fort nous en est fourni si nous observons ce que sont les agnosies perceptives. Dans ce type de troubles généralement liés à des lésions cérébrales, le sujet voit l’objet, il peut le décrire avec précision, mais l’image lui demeure incompréhensible. Ces agnosies peuvent être visuelles, tactiles ou auditives. L’agnosique perçoit des formes, mais ces formes restent vides de sens pour lui. Pour le psychologue Roger Mucchielli (1919-1981), « une structure de signification est ce par rapport à quoi un élément du monde prend un sens pour un sujet [...] Nous sommes devant une structure perceptivo-affectivo-comportementale » (Introduction à la psychologie structurale, 1966). Ce triple adjectif signale que la signification dépend à la fois de l’image perçue, de nos émotions présentes ou passées, et des actions que nous avons l’habitude de mener.

L’éthologue Nikolaas Tinbergen (1907-1988) a conduit des expérimentations confirmant le rôle de la signification dans les perceptions animales. Il a pu démontrer que l’animal réagit moins à la perception d’un objet réel qu’à quelques caractéristiques précises qui sont inscrites dans son patrimoine génétique. Ainsi les petits du goéland argenté semblent réagir à la tache rouge du bec de leur mère qui les nourrit en régurgitant des aliments dans leur gosier. Or les oisillons vont ouvrir davantage leur bec si l’on approche d’eux une image de bec rouge gravée de trois bandes claires que si l’on approche d’eux une image reproduisant fidèlement le bec maternel. Tinbergen appelle « leurre supranormal » un objet ainsi construit. Ces expériences lui permettent d’affirmer que l’univers de l’animal est un monde de signaux. Commentant ces travaux, Roger Mucchielli écrit : « La perception du signal se substitue à la perception de l’ensemble situationnel », ajoutant que « le monde écologique de l’animal est seulement un monde de formes. »

Une théorie psychologique est parvenue de son côté à des conclusions analogues : il s’agit de la « psychologie de la forme » parfois dénommée Gestalt-théorie, car ses fondateurs ont été des psychologues allemands – le mot allemand Gestalt signifiant « forme » ou « structure ». Pour les tenants de cette école, la perception est tout autre chose qu’une somme de sensations. Elle porte toujours sur des ensembles ayant d’emblée un caractère organisé. Il y a à la fois de l’inné et de l’acquis dans la perception : des lois innées de structuration du champ perceptif propre à chaque espèce vivante, et de l’acquis du fait que ces lois varient selon l’âge et les expériences vécues par le sujet.

Les principes essentiels de la Gestalt-théorie sont au nombre de quatre :

– Le tout est plus que la somme de ses parties.

– Il existe un champ perceptif, autrement dit un ensemble qui explique en particulier les illusions d’optique : parce que la perception d’un objet dépend de tout ce qui l’entoure, notre œil ne voit pas que des droites sont parallèles si des segments orientés différemment sont dessinées sur chacune d’elles.

– La perception est fonction de la relation entre la figure et le fond : une image en noir et blanc illustre ce principe, dans laquelle on peut voir aussi bien une coupe que deux visages de profil se faisant face, selon qu’on perçoit les deux visages noirs sur fond blanc ou la coupe blanche sur fond noir.

– La perception dépend d’un « principe de constance » : un tas de charbon sera perçu noir au soleil, tandis que la neige sera perçue blanche au crépuscule, alors qu’un petit carré découpé dans l’image du charbon sera perçu plus clair et que le même carré découpé dans l’image de la neige sera perçu plus sombre.

Les outils dont disposent de nos jours les neurosciences confirment les thèses de la Gestalt-théorie. Grâce à des caméras perfectionnées, on peut ainsi démontrer que, lors d’une lecture, l’œil lit à peine 10 p. 100 des lettres présentes dans un texte. Le cerveau repère des ensembles et « devine » les lettres non lues en effectuant en permanence des calculs de probabilités en fonction du petit nombre de lettres effectivement perçues.

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Écrit par :

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur de khâgne

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Pour citer l’article

Philippe GRANAROLO, « PERCEPTION (notions de base) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/perception-notions-de-base/