PAUVRETÉ ET REVENUS MINIMA

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Un revenu social pour tous

Sous des appellations diverses (allocation universelle, revenu d'existence, revenu de base, revenu de citoyenneté, dividende social, etc.), la solution du revenu social pour tous suppose que, au sein de la société, chaque personne a droit, de sa naissance à sa mort, à un revenu social garanti, indépendant de ses éventuelles autres ressources. Non pour exister, mais parce qu'on existe, disait l'économiste britannique James Meade (Prix Nobel d'économie en 1977 et inventeur de la comptabilité nationale) : il s'agit d'un droit reconnu par la société à chacun, non d'un secours attribué aux nécessiteux. Parce qu'une partie de l'efficacité actuelle de la société provient du gigantesque effort d'accumulation de savoir, d'infrastructure et d'équipements effectué par les générations antérieures qui nous les lèguent, et grâce auxquels notre niveau de production est sensiblement accru par rapport à ce qu'il serait s'il nous fallait, à notre tour, repartir de zéro. Ce qui justifie que chacun de nous reçoive le revenu de ce patrimoine que nous possédons en indivision. Cette justification n'est d'ailleurs pas nouvelle. On la trouve déjà dans le Cours de philosophie positive d'Auguste Comte : « le service humain » – expression sous laquelle le fondateur du positivisme désignait le travail – résulte du legs des générations antérieures qui nous transmettent expérience, analyses et améliorations, si bien que ce que nous créons est pour partie leur œuvre ; aussi proposait-il de verser à tous, sans distinction, ce « revenu d'humanité ».

Une réponse à la diminution de l'emploi

La plupart des défenseurs du revenu social garanti ont toutefois une démarche beaucoup plus pragmatique : c'est parce que le travail manque, et manquera sans doute de plus en plus, qu'il faut bien trouver un autre moyen de distribuer la richesse produite. Sinon, on se dirige inévitablement vers une société globalement de plus en plus riche, mais où les exclus du travail – en nombre croissant – seront de plus en plus pauvres. C'est le point de vue de Jean-Marc Ferry (1995) : « Aujourd'hui, le travail conditionnel cesse d'être un facteur de production de premier plan, du fait, surtout, de l'automation rampante, et la puissance de l'appareil de production devient de plus en plus indépendante de la force et de la quantité de travail directement mobilisé pour la production (travail social). Il s'ensuit que la rémunération du travail ne pourra plus assurer le débouché de la production. » C'était également le point de vue d'André Gorz (1997), qui y voyait le début d'une révolution sociale de grande ampleur : « Parce que la production sociale (celle du nécessaire et du superflu) exige de moins en moins de travail [salarié] et distribue de moins en moins de salaires, il devient de plus en plus difficile de se procurer un revenu suffisant et stable au moyen d'un travail payé. [...] Le remède à cette situation n'est évidemment pas de „créer du travail“ ; mais de répartir au mieux tout le travail socialement nécessaire et toute la richesse socialement produite. [...] Le droit à un revenu suffisant et stable n'aura plus à dépendre de l'occupation permanente et stable d'un emploi... » Le revenu social garanti permettrait en quelque sorte de mutualiser les ressources issues de l'activité productive, au bénéfice de tous.

Un substitut à l'intervention publique dans l'économie

Il existe cependant d'autres justifications, d'orientation plus libérale. Ainsi, Béatrice Majnoni d'Intignano (1997, 1998) estime que, « en dissociant les revenus de subsistance des revenus d'activité, on permettrait aux entreprises de rémunérer les travailleurs selon leur valeur d'échange et leur productivité, d'embaucher et de débaucher librement ». En d'autres termes, pourquoi maintenir S.M.I.C., conventions collectives et tout ce qui s'ensuit, puisque le revenu social garanti versé à tous éliminerait le risque que quiconque puisse percevoir moins que le minimum vital. Le marché est donc analysé ici comme le meilleur des régulateurs économiques possibles, qu'il faut laisser fonctionner sans entrave, le revenu social garanti venant s'ajouter dans tous les cas aux revenus du travail et aux revenus du capital, de sorte que ceux que le marché exclurait, ou qui trouveraient la rémunération proposée trop faible, puissent néanmoins vivre. D'où le succès du revenu social garanti auprès des économistes libéraux (Milton Friedman notamment), qui y voient le moyen de libéraliser le marché du travail sans paupériser ceux qui sont en bas de l'échelle des revenus. Toutefois, James Meade propose que cette flexibilité totale des salaires s'accompagne de la répartition d'une partie substantielle des bénéfices des entreprises entre l'ensemble des salariés : ce que les salariés du bas de l'échelle perdraient en salaires, ils le récupéreraient en bonne partie grâce à la participation aux bénéfices. Mais il est bien le seul à apporter cette précision.

Ainsi, le revenu social garanti joue sur deux registres opposés : pour les uns, il permet de mieux répartir les revenus, pour les autres de mieux faire jouer le marché. Les premiers ont fait leur deuil du plein-emploi, les seconds souhaitent y revenir par la flexibilité des salaires.

Avantages et inconvénients du revenu social d'existence

Dans la société qui est la nôtre aujourd'hui, l'attribution d'un revenu social garanti aurait deux avantages incontestables. D'abord, comme l'avait bien vu Thomas Paine, en rendant automatique le versement d'un revenu à chacun, elle éviterait tous les phénomènes de « stigmatisation » ou d'assistance dont souffrent aujourd'hui ceux qui doivent solliciter des aides ou des revenus sociaux faute d'autres revenus. Chacun de nous serait créancier de la société, alors qu'actuellement les plus démunis ont trop souvent le sentiment non d'exercer un droit, mais de demander la charité, ce qui va à l'encontre de l'autonomie et du respect de la personne. Ensuite, le revenu social garanti étant inconditionnel, tout autre revenu – issu d'un travail rémunéré, par exemple – viendrait s'y ajouter, alors qu'actuellement, le titulaire d'un minimum social voit ce dernier diminuer lorsqu'il retrouve du travail. Ce qui, pour certains, dissuaderait les personnes concernées de chercher activement un travail.

Mais la médaille a son revers. Il s'agit tout d'abord du coût : 500 euros par mois et par personne, par exemple, chiffre maximal généralement avancé (mais André Gorz revendique « un revenu suffisant », donc bien supérieur, sans toutefois proposer de montant), représenteraient un coût a [...]

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Écrit par :

  • : conseiller de la rédaction du journal Alternatives économiques

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Pour citer l’article

Denis CLERC, « PAUVRETÉ ET REVENUS MINIMA  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pauvrete-et-revenus-minima/