BÉNICHOU PAUL (1908-2001)

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Entre l'écriture et la voix

Paul Bénichou est né en 1908 à Tlemcen, en Algérie, dans une famille juive algérienne du côté de son père et juive espagnole du côté de sa mère. L'alliance est décisive, qui unit l'importance du livre, celle de la Bible au premier chef, et de la tradition orale. Paul Bénichou recueillera au sein de sa famille des « romances » chantés remontant au xive ou au xve siècle et publiera en 1968 le Romancero judeo-español de Marruecos. Après des études au lycée d'Oran, puis à Louis-le-Grand, où il se lie d'amitié avec Ferdinand Alquié et découvre le surréalisme, il intègre l'École normale supérieure, passe l'agrégation de lettres, enseigne dans le secondaire. Révoqué de l'enseignement sous Vichy en application du statut des Juifs, il trouve finalement un poste en Argentine, où il restera jusqu'en 1949. Là, il rencontre Borges, dont l'importance est pour lui comparable à celle de Mallarmé, le traduit – avec sa fille –, écrit des articles sur son œuvre. Il publie en 1948 les Morales du grand siècle, brillante synthèse dont le succès le fera considérer, pendant un temps, comme l'auteur de ce seul livre. À son retour en France, Paul Bénichou retrouve l'enseignement secondaire jusqu'en 1958, puis enseigne à Harvard jusqu'en 1979 et entreprend, à partir de 1973, avec Le Sacre de l'écrivain, la publication de sa magistrale étude du romantisme français, qui se poursuit avec Le Temps des prophètes (1977), Les Mages romantiques (1988), L'École du désenchantement (1992), Selon Mallarmé (1995).

Avant d'écrire, chaque peuple a chanté : à la tradition orale, la poésie populaire et la chanson, si dédaignées en France, est conférée une importance capitale, celle d'être dépositaire d'une culture, mais aussi de constituer un domaine d'études privilégié des différences et des variantes, un laboratoire de la fabrication poétique. Ainsi Gérard de Nerval, dont l'œuvre est étudiée dans L'École du désenchantement, fait l'objet d'un premier ouvrage autour du recueil de chansons populaires et de ballades qu'il a publié (Nerval et la chanson folklorique, 1970). À bien des égards, en outre, ce sont certains thèmes du romancero et des anciennes chroniques castillanes que Paul Bénichou pourra retrouver dans l'héroïsme cornélien et dans son amour de la gloire. L'originalité de cette perspective, qui unit la plus grande érudition à un rapport vivant aux textes et aux traditions, engage la conception de la littérature et la méthode qui sont celles de Paul Bénichou. La littérature, si elle est étudiée au plus près de sa forme et de sa langue, l'est tout autant dans ses rapports avec la société de son temps, qu'il s'agisse de dégager les liens entre poésie et politique ou de montrer les convergences idéologiques dans un corpus qui, pour le xixe siècle, réunit dans une perspective critique penseurs libéraux, néo-catholiques, utopistes et historiens. L'opposition au dogmatisme et à l'idée « utopique » d'une organisation sociale définitive, l'horizon du libéralisme entendu comme une doctrine politique constituent les constantes de cette perspective. Dès 1934, du reste, Paul Bénichou avait affirmé l'insuffisance du marxisme en matière de morale et mesuré, une fois pour toutes, les faiblesses du communisme face au danger fasciste. Mais la littérature reste aussi un ensemble humainement transcendant où le critique noue avec l'auteur un commerce continu, universel dans sa portée, animé par une « joie sympathique ». Parmi bien d'autres, les pages consacrées à Victor Hugo ou à Nerval, l'appréciation des rapports entre métaphysique et poésie, entre littérature et folie en témoigneraient au premier chef. C'est dire que l'horizon critique sera, en définitive, toujours guidé par une exigence de vérité. Le critique peut être un découvreur dans la mesure où il intervient avec sa propre subjectivité, sa recherche n'en reste pas moins fidèle à la volonté d'explicitation de la vraisemblance. Tâche tout à la fois modeste dans son respect des œuvres et considérable par la précision et l'ampleur des analyses sur lesquelles elle s'appuie.

Les Morales du grand siècle analysent les écrivains du xviie siècle, en les envisageant sous l'angle de la morale qu'ils proposent et de la conception de la nature humaine qui s'y trouve engagée : confiance en l'homme pour la morale héroïque (Corneille), défiance pour la morale chrétienne (Pascal et le jansénisme), absence d'illusion pour la morale mondaine (Molière). Paradoxalement en apparence, Paul Bénichou affirme que c'est dans cet ouvrage qu'il s'avère le plus proche du marxisme : non seulement parce qu'il ne s'est alors pas tout à fait écarté d'une explication par le déterminisme social, mais aussi parce que la distinction des classes et sa répercussion sur le domaine des idées sont beaucoup plus claires au xviie siècle que par la suite.

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Françoise COBLENCE, « BÉNICHOU PAUL - (1908-2001) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/paul-benichou/