PATRIMOINE MONUMENTAL

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Les composantes d'une notion

L'aspect juridique et social

L'aspect juridique de la notion de patrimoine n'est certes pas négligeable. Le patrimoine est lié à l'héritage qui est, si l'on peut dire, l'instrument légal, institutionnel, ou mieux le véhicule social des données en question : biens, terres, constructions, objets. Mais les espèces patrimoniales sont moins une propriété, comme on tend trop vite à le croire, qu'une possession, et une possession qui par définition précède et suit le détenteur actuel. D'où la possibilité de reports de l'individuel au familial (intervention du droit d'aînesse, actions de sauvetage...), du familial au national (mesures de protection au titre des monuments « classés », interdiction d'exporter...), du national à l'international (quand l'U.N.E.S.C.O. intervient pour « aider » Venise ou « énucléer » tel temple égyptien...). On aperçoit vite que la notion est maintenant élastique et facile à déplacer, sans devenir vague pour autant.

Tout compte fait, on devrait arriver à une définition qui, en associant une certaine valeur de caractère traditionnel à son objet, invite à appréhender le patrimoine comme une catégorie de l'existant dépassant l'usage présent. Et au cœur de cette catégorie apparaît la notion anthropologique de sacrifice. Au double sens du terme : d'abord ce dont la préservation suppose un effort, une dépense, une perte plus ou moins sensible mais consentie comme nécessaire. En ce sens, les renoncements à la mode, les dépenses souvent importantes, la mobilisation des personnes, etc., qu'occasionne le « patrimoine » signifient pour nos civilisations l'équivalent des renoncements, holocaustes propitiatoires, mort ou mutilation destinés à « sauver » moralement ou matériellement un objet essentiel, phénomènes qui existent partout. Car il s'agit de ce qui n'est jamais condamné à périr sans entraîner un sentiment d'accablement ou de déréliction. Le patrimoine est ce dont la préservation demande des sacrifices, ce dont la perte signifie un sacrifice. La jurisprudence devrait travailler sur cet aspect du phénomène autant que sur les caractères légaux de la propriété. Car il s'agit ici d'un bien-qui-nous-possède autant et plus que nous ne le possédons.

Un exemple socio-historique permet peut-être d'aller plus loin. Tout le monde sait ce qu'est un « palladium » : le cœur même d'un patrimoine. Des légendes innombrables l'ont illustré dans le monde méditerranéen, avec Homère et Virgile, Ulysse, Diomède, Énée. Autre exemple : les Romains de l'époque classique conservaient pieusement sur le Germale (une des cimes du Palatin) une cabane de chaume qu'ils appelaient « cabane de Romulus ». Des fouilles de 1948 ont retrouvé des vestiges de cet habitat. L'archéologie a donc rejoint et confirmé une affirmation traditionnelle. La vieille cabane était le symbole patrimonial type : elle représentait tout un âge, les usages d'un passé lointain, sans la connaissance duquel la grandeur de Rome ne pouvait être perçue. La vue de cette architecture naïve, primitive, remplissait la conscience, et d'autant plus fortement que, comme les historiens l'ont remarqué, les cendres des morts étaient placées dans des récipients d'argile qui figuraient des huttes. « La nécropole, où l'on retrouve à Rome de telles urnes-cabanes et qui dépend très probablement du village du Palatin, se trouvait dans la vallée du Forum » (Raymond Bloch, L'Habitat et la nécropole à 1'Âge du fer en Europe, Paris, 1975).

On pourrait donc penser que, d'un point de vue génétique, le premier élément du patrimoine s'identifie à une fondation associée à une pratique funéraire. C'est la racine même du phénomène : la perpétuation de ce qui fournit un encadrement à la vie humaine, grâce à un symbole d'origine et à un rite des morts. La notion, dans sa profondeur, ne paraît pas pouvoir être dissociée de ces relations élémentaires. Une réflexion sérieuse demanderait qu'on recherche si, dans la conscience des individus attachés à une terre ancestrale, des provinciaux sensibles à leur originalité et à ses manifestations « environnementielles », des nationaux réagissant aux menaces qui pèsent sur un édifice cher entre tous, il n'y a pas, étroitement associée à la notion de ce bien-qui-nous-dépasse, celle d'un modèle de vie qu'il symbolise.

Mais la réponse ne sera pas simple. Dans toute civilisation, il existe un principe inverse, une force centrifuge qui peut se manifester par une évasion hors des frontières ou par une dilapidation des objets les plus chers. On peut relire là-dessus Mauss, Bataille et Caillois. Il importe de savoir quelle forme revêt dans toute société cette impulsion à la transgression à l'égard des règles conservatoires. Autrement dit, il vaudrait la peine d'entreprendre une description typique de la destruction et de ses ressorts. Par orgueil, Sardanapale fait périr tout son patrimoine – et non seulement ses biens propres ; Hitler l'aurait anéanti avec lui-même, s'il l'avait pu. Par intérêt, on désorganise un domaine, on vend un tableau. Par aversion, on abolit un vieux quartier, que remplacera une structure « moderne ». Le mépris et l'ignorance sont ici des phénomènes si peu anodins qu'ils sont constamment entretenus par d'autres préoccupations. Et puis, l'usure, le déplacement sont la loi de tous les biens. Par définition, le patrimoine comporte une perte, un affaiblissement constants. Sans les altérations et les menaces, une prise de conscience sérieuse n'a pas lieu, tant la persistance des liens culturels est naturellement égoïste. Les ressorts de l'évolution qui ont suscité l'extension croissante de la notion de patrimoine sont divers et peut-être contradictoires. Jean-Pierre Babelon et André Chastel ont proposé de distinguer cinq facteurs historiques du phénomène : le fait monarchique, le fait religieux, le fait national, le fait administratif, le fait scientifique. Au départ, il y a des reliques, à l'arrivée, un savoir archéologique et ethnologique. Les réflexes ancestraux et les préoccupations modernes se heurtent, sacralisé ou laïcisé, le « culte » du patrimoine suscite des passions et des rejets ; il doit finalement être repensé à chaque génération.

Le problème classique

On arrive ainsi à la connexion qui commande tout le problème. La notion traditionnelle de patrimoine s'est trouvée bousculée par la démocratisation, l'industrialisation, l'extension implacable de la société industrielle au sein de toutes les sociétés, et d'abord dans celles du monde occidental. Mais, dans les ravages subis par l'immobilier ancien entre 1750 et 1850 environ, s'est précisément formée la notion moderne par une évolution qu'il faut bien identifier.

En 1777, on propose à Louis XVI une dépense de 300 000 livres pour restaurer Vincennes ; le roi annote : «  [...]

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Pour citer l’article

André CHASTEL, « PATRIMOINE MONUMENTAL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/patrimoine-monumental/