PATRIMOINE INDUSTRIEL EN AMÉRIQUE LATINE

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Le domaine hispano-portugais

L'héritage colonial

Une économie de plantation

L'industrialisation latino-américaine trouve ses racines aux premiers temps de la colonisation du Nouveau Monde. Les premiers foyers en ont été le Brésil, d'une part, et les plateaux et chaînes de montagnes qui s'étirent du Mexique aux régions andines, de l'autre.

Par le Brésil est entrée la canne à sucre, au terme d'un long périple qui l'avait conduite de l'océan Indien aux îles Canaries qui, dès l'époque des voyages de découverte, avaient offert une préfiguration de la future économie de la canne aux Amériques. Du Brésil elle a essaimé, par les soins notamment du commerce hollandais, vers les Antilles ; le mode de peuplement par la traite des esclaves africains a ainsi été introduit dans l'aire caraïbe.

Dans cette dernière, si peu dissociable culturellement de la Méso-Amérique, les plantations de canne assorties d'installations de première transformation se sont multipliées dès la seconde moitié du xviie siècle, de la Martinique à Saint-Domingue et à la Jamaïque. Le cycle complet de fabrication du sucre connut au xixe siècle une modernisation technologique radicale, liée à l'usage de la vapeur et aux progrès de la physique ; Cuba a recueilli et formidablement développé l'héritage des îles à sucre françaises, mais la Martinique a également connu une phase d'industrialisation spécialisée à partir du second Empire, se couvrant d'usines dites « centrales » (par rapport aux plantations). Aujourd'hui, l'intérêt est vif pour l'histoire de ces installations anciennes ou modernes à la Jamaïque comme à la Martinique (où se développe un projet de musée technique et industriel dans les anciens ateliers de la rhumerie Clément, adjacente à la superbe habitation où eut lieu une rencontre remarquée Bush-Mitterrand en mars 1991). Le service français de l'Inventaire général s'est particulièrement intéressé dans les années 1970 aux importants vestiges industriels de l'île Marie-Galante, à proximité de la Guadeloupe. À Cuba aussi, architectes et historiens sont désormais mobilisés pour préserver le patrimoine industriel de leur île et tiendront leur première conférence internationale sur le sujet en septembre 1998. Quant à Porto Rico, une dizaine de ses haciendas azucareras (haciendas sucrières) et autant de cafetaleras (haciendas caféières) ont fait l'objet d'un listage et d'une reconnaissance par les services américains du patrimoine industriel.

Au Brésil même, l'économie sucrière a accompagné le développement de la colonisation dès les origines, s'installant dans les provinces de Pernambouc et de Bahia – dans le bassin aux terres fertiles arrosé par le rio São Francisco. Alors s'est constitué, toujours dans la dépendance de l'énergie d'une chute d'eau, le schéma inaltérable pour des siècles de la fazenda : la maison de maître (casa grande), la chapelle, les maisons des esclaves (senzala), la fabrique ou moulin à sucre (engenhos de açucar) accompagné des bâtiments appropriés aux différentes étapes de la production. Bahia a été pionnière (1815) dans l'importation de machines à vapeur ; toutefois, en 1920, sur 7 123 moulins recensés dans le Nordeste, 444 utilisaient encore l'énergie hydraulique et 5 370 la traction animale.

La culture de la canne et l'économie sucrière ont été propagées au xviiie siècle par les jésuites jusque dans la province de Tucumán, en Argentine ; à la suite de l'arrivée du chemin de fer dans le nord-est du pays (1876), les surfaces cultivées en canne à sucre passèrent d'un peu plus de 200 hectares en 1850 à plus de 100 000 en 1916 : la canne se vendait bien et faisait reculer céréales et élevage ; les bâtiments industriels vinrent s'insérer dans les exploitations agricoles, tandis que s'organisaient en pleine campagne des villages ouvriers témoignant d'un urbanisme d'initiative patronale, relié aux réseaux de communication et de transport, très probablement inspiré de modèles européens, sans doute véhiculés et systématisés par les ingénieurs étrangers (des Asturiens, en particulier) venus installer des machines modernes dans les usines.

Contemporaine de tels développements fut l'apparition, aux confins de l'Argentine et de l'Uruguay, d'une autre agro-industrie, celle de la viande d'élevage bovin, elle aussi tributaire d'une technologie nouvelle d'importation européenne. Le bétail élevé dans la zone du Río de la Plata constituait depuis les origines de la colonisation une ressource par son cuir et par l'utilisation grossière de sa viande comme bœuf salé destiné à la nourriture des esclaves. La découverte en Écosse du procédé d'extraction des sucs de la viande (après cuisson, écrasage et filtrage), mis en œuvre par le chimiste allemand Justus Liebig et l'ingénieur allemand Georg Giebert, devait permettre à des investisseurs européens d'implanter, en 1865, une industrie révolutionnaire à Fray Bentos, sur le fleuve Uruguay, à une centaine de kilomètres de Buenos Aires. À l'exportation à une échelle mondiale de l'extrait de viande devait bientôt succéder celle de la viande frigorifiée, plus tard du café et du lait en poudre, cependant que la compagnie essaimait au Paraguay, au Brésil, en Argentine. À 9 kilomètres d'un pont international unissant l'Uruguay à l'Argentine, le siège de la Lemco (Liebig Extract of Meat Company, reprise en 1924 par Anglo del Uruguay S.A.) a donné naissance à une ville de quelque 20 000 habitants, Fray Bentos, qui était à l'origine une company town exemplaire, dont le patrimoine architectural, technique et archivistique fait aujourd'hui l'objet d'efforts de conservation par le gouvernement du Rio Negro.

Justus Liebig

Photographie : Justus Liebig

Le chimiste allemand Justus Liebig (1803-1873). Il découvrit le chloroforme. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Dans un domaine différent, mais se rattachant aussi à une industrialisation basée sur une grande ressource naturelle, il faut encore citer l'exploitation, à partir des années 1870, des gisements de salpêtre du désert d'Atacama (région d'Antofagasta, nord du Chili), qui attira 250 000 habitants autour de quelque 70 implantations industrielles et provoqua la création de nombreuses cités ouvrières sur le modèle européen, par exemple celle de Chacabuco, datant de 1924 et qui a fait l'objet d'un classement.

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  • : directeur d'études honoraire à l'École des hautes études en sciences sociales
  • : historienne, directrice de recherche au CNRS

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Louis BERGERON, Myriam COTTIAS, « PATRIMOINE INDUSTRIEL EN AMÉRIQUE LATINE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/patrimoine-industriel-en-amerique-latine/