PANTHÉISME

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Plotin

Cette affirmation est évidemment le point d'arrivée et non pas le point de départ du plotinisme ; conclusion éthique et existentielle et non pas commencement philosophique. Le commencement, chez Plotin, est une réflexion sur l'être qui est avant toute chose, c'est-à-dire, à la lettre, sur le Premier (τ̀ο Πρ̃ωτ̀ον).

On sait l'importance du néo-platonisme de Plotin dans la formation des grands courants de pensée mystique et moniste du Moyen Âge juif et arabe et de la Renaissance, et, par conséquent, dans la constitution des métaphysiques de la Nature, de Boehme et Spinoza jusqu'à Schelling. Cela conduit à reconnaître la place privilégiée de l'inspiration « panthéiste » dans la formation de la conscience philosophique moderne, et c'est à ce titre qu'il convient de considérer le néo-platonisme.

Le système plotinien, issu d'une méditation sur le platonisme et de son dépassement en intériorité, est un système émanationniste. L'idée centrale, développée sous tous ses aspects dans les cinquante-quatre traités qui constituent, par groupes de neuf, les six Ennéades (dans le découpage à la fois artificiel et signifiant qu'en a fait Porphyre), consiste essentiellement dans la description de l'univers selon deux registres. D'une part, et d'une façon traditionnelle, Plotin maintient la hiérarchie verticale dans l'opposition d'un univers intelligible, seul monde réel, et d'un univers sensible, simple copie du premier, ombre et reflet des choses de « là-bas ». Mais, d'autre part, et cette fois d'une manière parfaitement neuve, Plotin construit un système des « hypostases », niveaux de la réalité intelligible universelle et une, réalité qui intègre le monde sensible comme un reflet d'elle-même à l'intérieur d'elle-même. Cette réalité véritable est constituée par trois hypostases, c'est-à-dire par trois aspects ou manifestations du même être unique et global, par trois « différenciations immanentes », pourrait-on dire, du même être total et actif.

La première hypostase, « le Premier » précisément, est l'Un. (Comme les autres textes grecs, celui des Ennéades ne différencie pas les majuscules des minuscules : τ̀ο ́ον ; c'est par une simple coutume établie par les traducteurs que l'on écrit : l'Un.) L'Un est l'être même, non pas chronologiquement antérieur à toute réalité, mais éternellement et logiquement antérieur à toute détermination. L'Un est l'être même, dans son universalité et son omniprésence actuelle, avant que notre pensée n'ait établi en lui la différence et la division, c'est-à-dire la détermination : « Quand il s'agit de l'être, nous réunissons en un tout un être, et nous disons l'un qui est, voulant indiquer par un l'intime liaison de l'être avec le bien » (Enn., VI, ii, 11). L'Un est donc l'être même, dans la perfection de son indétermination ; c'est pourquoi il est aussi le Bien : « Bien désigne le Premier, à savoir cette nature dont rien n'est affirmé et que nous appelons bien parce que nous ne pouvons pas la désigner autrement » (VI, ii, 17).

On conçoit dès lors que l'Un qui est l'être, et qui est le Bien en tant précisément qu'il est sans détermination et qu'il « demeure auprès de lui-même » sans manquer de rien, on conçoit donc que cette première hypostase qui est « le Premier » et qui est « au-delà de l'essence » ait valeur à la fois de commencement absolu et de fin suprême : « On commence par l'un, et l'on tend vers l'un » (VI, ii, 11).

Ce commencement éternel qui est hors de tout lien et de toute temporalité est comme un soleil, ou plutôt une lumière absolue, partout présente et partout attirante. Mais c'est qu'elle est activité pure, source et origine non temporelle de tout être et de toute réalité : « L'Un est comme la lumière qui émane du soleil ; toute la nature intelligible est une lumière ; debout, au sommet de l'intelligible et au-dessus de lui, règne l'Un, qui ne pousse pas hors de lui la lumière qui rayonne » (V, iii, 12). Cette émanation de lumière est l'acte même de la première hypostase qui produit de soi, hors de soi et cependant à l'intérieur de soi-même, la deuxième hypostase qui est « l'Intelligence ». Il s'agit, bien entendu, de l'intelligence universelle et totale, c'est-à-dire de l'univers lui-même en tant qu'il est rationalité et porteur de rationalité, producteur des Idées et des Formes. Il s'agit, si l'on veut, de la raison cosmique, de l'Intelligence de l'Univers. Plus précisément, il s'agit de l'Intelligible, c'est-à-dire de la Pensée même, produite par émanation au sein même de l'Un, lorsqu'il se retourne sur lui-même. Se retournant sur lui-même, se réfléchissant, il se dédouble, se divise, et se pose dès lors comme l'être qui est Intelligence, et non plus comme l'être en tant que tel, c'est-à-dire Un. « L'Être qui vient de l'Un ne se sépare pas de lui et n'est pas identique à lui » (V, iii, 12).

L'émanationnisme est bien le système de l'unité, mais non pas de l'unité indifférenciée, comme paraît être le Soi dans les philosophies orientales. Par immanence des productions de l'Être à l'Être qui les produit, l'unité est sauvegardée, mais non pas au détriment de la différence qui marque la productivité et la richesse d'un univers à la fois un et multiple. Et, de même que la seconde hypostase (l'Intelligence désignant la pensée, la Réflexion et la rationalité cosmiques) est au cœur de l'Un sans plus se confondre avec lui, de même la troisième et dernière hypostase, « l'Âme », est produite par l'Intelligence et ne se confond plus avec elle bien qu'elle n'en soit pas séparée. L'Âme est le principe de la vie ; c'est l'Âme cosmique, la vie universelle et intelligible, qui implique le mouvement. Elle est présente partout, comme l'Un et l'Intelligence, mais rend plus directement compte de la multiplicité concrète des individus, c'est-à-dire des âmes singulières animant des corps individuels.

Ainsi, par les trois niveaux intelligibles de l'être, c'est-à-dire l'Un, l'Intelligence et l'Âme, on peut passer sans discontinuité de l'Un au multiple, de l'absolu au temporel, de l'universel au singulier, et cela grâce au double principe de l'émanation (qui rend compte de la procession des hypostases) et de la participation (qui rend compte de l'unité de l'univers).

Ainsi est conservée l'inspiration platonicienne, puisqu'on rend compte de l'aspiration de tous les êtres vers l'Un, qui est le suprême désirable et qui habite tous les êtres ; ainsi se trouvent en même temps résolues les difficultés platoniciennes d'un dualisme qui ne pouvait pas rendre compte de la relation entre le monde concret et le monde [...]

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Pour citer l’article

Robert MISRAHI, « PANTHÉISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pantheisme/