PÄCHT OTTO (1902-1988)

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Le livre comme occasion formelle de l'œuvre d'art

Au début du processus de fabrication d'un livre au Moyen Âge, processus social, politique, religieux, artistique, il y a le passage du rouleau de papyrus, le volumen antique, au codex de parchemin de l'Antiquité chrétienne et du haut Moyen Âge. En effet, à partir de l'époque de Constantin, plus encore avec la reconnaissance de la religion chrétienne comme religion de l'Empire, le format du codex devient la norme pour toute œuvre écrite durant le ive siècle, par opposition au rouleau de la littérature gréco-romaine et au rouleau de la Tōrah. Pour Otto Pächt, ce passage est une véritable révolution qui génère l'impulsion esthétique décisive. Par adaptations et transpositions successives, l'artiste ou l'atelier, qu'on charge de la décoration peinte, va modifier intentionnellement les modèles dont il a hérités, parce qu'il voudra « faire autrement ». Tout l'y invite, et d'abord le support. Le rouleau était illustré par des compositions peintes qui demeuraient ouvertes aux deux bouts, si bien que les images se succédaient sans solution de continuité. Au contraire, le codex avec ses pages séparées, relativement petites, pousse plutôt à une représentation chronologique des histoires rapportées, donc à une division de l'image en épisodes autonomes, formant à l'intérieur de la page des tableaux indépendants. Ensuite, il y a la nécessité qu'éprouve le copiste de changer ce qu'il perçoit de son modèle : c'est le pied d'un pupitre dessiné en forme de dauphin qu'il transpose et qu'il voit comme un dragon aux dents acérées, comme sur un folio du Codex millenarius illustré à Salzbourg, aux environs de l'an 800. Enfin, le medium lui-même, le livre puis la page font découvrir, sans cesse, à celui qui les travaille d'infinies combinaisons possibles.

La notion de « vouloir autrement », Otto Pächt la conceptualise très vite autour de l'idée d'impulsion esthétique, en ne retenant que le premier sens du Kunstwollen, tel qu'Aloïs Riegl l'avait systématisé dans ses deux dernières études, en 1901 sur les arts et les techniques à l'époque romaine tardive, en 1902 sur le portrait de groupe hollandais (paru d'abord sous forme d'article). Il veut y voir l'expression des relations entre l'art et les réalités environnantes. Il y cherche aussi la correspondance la plus forte entre les expériences visuelles de l'artiste et les impératifs stylistiques à un moment donné. À lire la belle présentation qu'il rédigea pour la publication allemande, en 1966, de la Grammaire historique des arts plastiques de Riegl, revue et corrigée par ses soins pour la traduction française en 1978 (éd. Klinsieck, coll. L'Esprit et les formes, Paris), on comprend que, pour Otto Pächt, la cause de l'innovation artistique ne se trouve pas seulement dans un événement extérieur, mais « dans ce qui paraissait être les forces motrices et contraignantes à l'intérieur même du développement artistique » (p. XIV de sa présentation). Le passage du volumen au codex réunit précisément ces contraintes.

Dans toute évolution, même interne, un conflit peut surgir qui opposera deux interprétations formelles, deux styles d'écriture. Ce dernier concept est central dans les analyses que fait Otto Pächt du développement de l'enluminure de manuscrits, du haut Moyen Âge aux premières années du xve siècle. Nous retiendrons deux moments particuliers pour lesquels il recourt à ce principe d'explication, qu'il appelle, dans L'Enluminure médiévale, le « conflit des contextes ». Le premier moment est saisi de façon générale. Il s'agit de résumer les forces antagonistes en présence dans les principaux centres de copie et d'illustration, à la fin du viie et au début du viiie siècle. Otto Pächt oppose alors deux conceptions : d'une part, celle où l'on tente de se défaire une fois pour toutes des contraintes du schéma décoratif abstrait (voir sa lecture de la « page-tapis » dans le Livre de Lindisfarne, avant 698) et où l'on s'efforce, peu à peu, de rétablir dans ses droits ce qu'il nomme « la logique de l'intuition sensible » ; d'autre part, celle où l'on va privilégier l'ordre formel abstrait parce qu'on y reconnaît toujours une signification transcendante. Il voit dans ce confl [...]

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de l'Université, ancien membre de l'École française de Rome, professeur d'histoire de l'art médiéval à l'université de Bourgogne

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QUESTIONS DE MÉTHODE EN HISTOIRE DE L'ART, Otto Pächt - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • François-René MARTIN
  •  • 1 265 mots

Otto Pächt (1902-1988) est un des derniers grands représentants du courant formaliste en histoire de l'art. Élève de Max Dvorák et d'Emmanuel Löwy, Pächt fut cependant davantage marqué par le formalisme de la première génération d'historiens de l'école de Vienne, avant tout celui d'Aloïs Riegl dont il réédita en […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Daniel RUSSO, « PÄCHT OTTO - (1902-1988) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/otto-pacht/