OSTRACISME

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

L'ostracisme dans l'Antiquité

J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet notent, dans Mythe et tragédie en Grèce ancienne, que l'ostracisme athénien est un rite probablement symétrique de celui du pharmakos. La cité ayant besoin d'expulser la souillure accumulée pendant une année choisissait un pharmakos, habituellement un homme des bas-fonds d'Athènes, et, au moins au début de l'institution, le mettait à mort après une cérémonie expiatoire. L'ostracisme correspondrait, sur le plan des idées, à cette liturgie organisée sur celui des passions. La procédure d'ostracisme, créée par Clisthène en 487 avant J.-C., s'imposa d'emblée comme une procédure exceptionnelle. Théoriquement aucun nom n'est prononcé et les membres de l'assemblée se fient à leur seul jugement pour inscrire sur une coquille ou un tesson de poterie le nom de leur choix (le mot ostracisme vient du grec ostrakon, « coquille »). Il n'y a pas d'accusation politique, pas de défense, pas de recours aux tribunaux. Le vote traduit le sentiment populaire dans lequel le refus de la tyrannie s'allie sans doute à la crainte quasi religieuse de la présence d'un homme supérieur perturbant le fonctionnement d'institutions créées pour les hommes ordinaires. La procédure d'ostracisme fut notamment appliquée à Thémistocle, à Aristide, et elle fut abandonnée en 417 ou 416 quand, à la suite de manœuvres qui la vidaient de sa finalité politique et morale, elle atteignit le démagogue Hyperbolos qui ne méritait pas cette consécration paradoxale.

Aristote (Politique) compare la démocratie à un chœur qui exclut la voix dont la beauté rendrait ternes les autres voix du chœur. L'idée fondamentale justifiant l'ostracisme est donc que l'homme, animal politique, n'est ni bête ni dieu, et que la grandeur est un excès aussi répréhensible que le crime. Cette idée qui irrigue la politisation croissante des moindres cellules sociales de notre temps explique que la crainte du tyran soit peut-être moins forte aujourd'hui que celle de l'homme de génie.

Ostracisme idéologique

L'exemple nous en est déjà donné par Platon dans La République. Il exalte le concept d'égalité de telle façon que celui de la liberté disparaît. Cherchant avant tout à éviter la démesure dont l'âme peut être le siège, il sacrifie l'amour du monde visible à celui de l'invisible, il organise la méfiance à l'égard du langage qui parade alors qu'il serait si simple, selon lui, de se soumettre à la loi qui enseigne. Il lui faut maintenir chacun à sa place, le rivant à une tâche dans laquelle il oubliera sa condition historique et, du même coup, son pouvoir de rêver. Le poète est banni de la Cité platonicienne parce qu'on lui reproche de dispenser l'illusion, mais l'ostracisme de Platon à son encontre se fonde en réalité sur la haine de ce qu'un homme est, non pas de ce qu'il veut. C'est de naissance et de nature que le poète est suspect, parce qu'il redonne aux mots leur liberté originelle, non parce qu'il écrit ou chante de mauvais vers. La spontanéité créatrice est en soi dangereuse pour l'État, indépendamment de l'identité du sujet.

À l'ostracisme juridique se surimpose ainsi, dès son origine, l'ostracisme idéologique, et l'histoire ancienne, aussi bien que l'histoire moderne, illustre le processus par lequel on identifie un homme ou un groupe d'hommes à la conception du monde qu'il défend. Hitler a accusé les juifs en eux-mêmes, non tel ou tel d'entre eux qui se fût mis à l'écart de la loi. Heidegger, qui avait lu Mein Kampf, a exalté Hitler comme représentant « le génie de la Race », indépendamment des buts qu'il préconisait.

L'ostracisme idéologique apparaît donc lorsqu'un individu ou un État, au nom d'un monde invisible ou au nom du monde politique érigé en absolu, élaborent et justifient une doctrine d'exclusion ou d'anéantissement. Sa possibilité d'exercice se situe entre la rationalité pervertie et la mentalité magique, entre une démonstration falsificatrice et la réduction au silence de l'esprit critique. Par extension, tout être humain détenteur de puissance ou d'autorité, fût-ce par délégation, qui se croit apte à décider, à accueillir ou à chasser, pratique l'ostracisme.

Permanence rituelle. Ostracisme théologique

L'ostracisme, qui se caractérise par une grande pauvreté d'imagination quant aux fins, exil ou mort, la dissimule derrière un cérémonial, une liturgie des gestes de la haine, un recours au néant, illustré par exemple par le recours au feu. L'histoire montre une longue répétition de l'autodafé. Protagoras d'Abdère (485-411 av. J.-C.) s'interrogea sur l'être des dieux et conclut au non-sens de la question : « J'ignore ce que sont les dieux, affirme-t-il, le sujet est trop obscur, la vie trop brève. » Ses livres furent brûlés aussitôt à Athènes. Pourtant, l'interrogation « sacrilège » porte uniquement sur la nature des dieux, non sur leur existence. Par surimposition arbitraire et tendancieuse des mots – ce qu'on appelle aujourd'hui l'amalgame –, le « jugement » implique que Protagoras veut détruire la cité en jetant à bas les dieux auxquels elle a recours pour imposer ses lois, aspirant ainsi l'absolu dans une simple procédure d'organisation.

Autre cérémonial : le sang. Il ne faut pas voir dans la condamnation de Sénèque par Néron le simple caprice d'un despote, mais une manifestation d'ostracisme. Néron défendait en fait, comme les juges d'Athènes, le droit de l'État qui se considère comme source de la divinité. Une critique implicite du « droit divin » ne concernait donc pas seulement Néron mais Rome tout entière. L'attitude de Sénèque, notamment son goût pour les leçons de la vie quotidienne, se retrouve d'ailleurs chez de nombreuses victimes de l'ostracisme. L'appel à la nature comme modèle d'un comportement moral ou comme source de découvertes s'oppose en effet à la culture figée, au légalisme ou à la bureaucratie. La Dix-Neuvième Lettre de Sénèque fait le point sur cet antagonisme que Tacite reprendra lorsqu'il comparera les « vertus » germaniques et la décadence formaliste des Romains. Les « vertus » sont liées à l'état de nature, à la sauvagerie créatrice en face de laquelle une civilisation raffinée équivaut parfois à un ordre barbare.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 15 pages

Médias de l’article

Procès de Galilée

Procès de Galilée
Crédits : Erich Lessing/ AKG

photographie

Autodafé

Autodafé
Crédits : Keystone/ Getty Images

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

  • : maître-assistant à l'université de Paris-I, écrivain

Classification

Autres références

«  OSTRACISME  » est également traité dans :

DESTIN

  • Écrit par 
  • Catherine CLÉMENT
  •  • 2 486 mots

Dans le chapitre « Aux sources de la tragédie »  : […] La mythologie du destin d'Œdipe peut n'être pas pensée comme universelle, mais comme relative à l'éthique et à la politique de la Grèce du v e  siècle. Or, si l'histoire d'Œdipe n'est plus exemplaire que de son temps historique, la notion même de destin en subit le contrecoup et ses versions successives sont autant de distorsions idéologiques dont l'histoire reste à écrire : ainsi par exemple du r […] Lire la suite

INSTAURATION DE LA DÉMOCRATIE À ATHÈNES

  • Écrit par 
  • Bernard HOLTZMANN
  •  • 173 mots

Après le départ d'Athènes du tyran Hippias, second fils de Pisistrate, en — 510, les réformes radicales proposées par Clisthène, membre de la famille aristocratique des Alcméonides, mais chef du parti progressiste, sont adoptées. À l'ancienne structure clanique de la société, cantonnée désormais au domaine religieux, se substitue une organisation administrative à trois niveaux, dont la pondération […] Lire la suite

NATIONALITÉ

  • Écrit par 
  • Henri BATIFFOL, 
  • Patricia BUIRETTE, 
  • Jean-Éric MALABRE, 
  • Marthe SIMON-DEPITRE, 
  • Paul TAVERNIER
  • , Universalis
  •  • 10 358 mots

Dans le chapitre « La distinction étranger/national  »  : […] Le problème est de savoir si les étrangers jouissent dans un pays donné des mêmes droits que les nationaux. La réponse affirmative de principe est de plus en plus générale, au moins en ce qui concerne les relations privées par opposition aux droits politiques. Toutefois, cet aboutissement est le résultat d'une longue histoire qui commence dans le monde antique par le refus de tout droit à l'étra […] Lire la suite

TYRANNIE, Grèce antique

  • Écrit par 
  • Pierre CARLIER
  •  • 6 008 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « La figure du tyran »  : […] Même dans la courte période pendant laquelle la tyrannie a disparu de la réalité politique grecque, la figure du tyran occupe une place centrale dans la pensée et la littérature, comme le montre en particulier la tragédie attique du v e  siècle. Dans le Prométhée enchaîné , Eschyle présente Zeus comme un « jeune tyran » qui vient d'imposer son pouvoir et l'exerce par la violence : le thème de la t […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

27 décembre 1989 Égypte – Syrie. Rétablissement des relations diplomatiques

l'ostracisme qui frappait l'Égypte au sein du camp arabe depuis la visite du président Anouar el-Sadate à Jérusalem, en 1977, et permet à la Syrie de sortir de son isolement politique au Proche-Orient.  […] Lire la suite

Pour citer l’article

Pierre BOUDOT, « OSTRACISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ostracisme/