WILDE OSCAR (1854-1900)

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Le drame de l'ambiguïté

Oscar Wilde connut les esprits les plus remarquables de l'Angleterre de son temps : Dante Gabriel Rossetti, Robert Browning, Meredith, Swinburne et Whistler. On n'a que trop insisté sur sa conversation éblouissante, son goût du paradoxe, ses aphorismes insolents, sur son cynisme et son humour que l'on retrouve dans les excellentes reparties de ses pièces. Entre 1887 et 1895, l'écrivain connut une période de grande créativité et de succès immédiat avec ses contes, comme Le Crime de lord Arthur Savile (Lord Arthur Savile's Crime, 1891), son Portrait de Dorian Gray, roman « prémonitoire » étrangement torturé et puritain, ses pièces : L'Éventail de lady Windermere (Lady Windermere's Fan, 1892), Une femme sans importance (A Woman of No Importance, 1893), Un mari idéal (An Ideal Husband, 1895), L'Importance d'être constant (The Importance of Being Earnest, 1895). Mais l'intérêt de la personnalité de Wilde réside en son ambiguïté. Derrière l'insolence du dandy en apparence révolutionnaire se cache un autre Wilde, secrètement attiré par les forces de mort. Gide avait bien compris combien le théâtre de Wilde comportait sa propre « image dans le tapis » et que « son esthétisme d'emprunt n'était pour lui qu'un revêtement ingénieux pour cacher en révélant à demi ce qu'il ne pouvait laisser voir au grand jour ». Un autre écrivain aura l'intuition du fond tragique de l'œuvre wildienne : Hugo von Hofmannsthal. Dans son étude Sébastien Melmoth, il écrit : « Le destin de cet homme aura été de porter successivement trois masques : Oscar Wilde, C. 3.3., Sébastien Melmoth », et de descendre « vers la catastrophe du même pas qu'Œdipe aveugle et clairvoyant ». Certaines hantises reviennent dans les contes, les essais et le théâtre, celles du masque, de la mort et de la femme liée à la destruction. Malgré la différence de ton entre leurs œuvres, ces hantises dénotent certaines affinités frappantes entre Wilde et Henry James : même passion du secret, même renversement des sexes, car les femmes sont fortes et les pères dominés ou absents (Le Portrait de Mr. W. H., qui concerne le jeune inconnu des Sonnets de Shakespeare, a plus d'un point commun avec L'Image dans le tapis). Les essais groupés dans le recueil Intentions, où Wilde a exprimé sa théorie de l'art, mettent en relief la nécessité de remédier à « l'inachèvement total » de la nature par la création artistique et le rôle profond que doit jouer le masque dans l'œuvre et dans la vie. Ce rôle, la préface au Portrait de Dorian Gray l'annonçait déjà : « Révéler l'art et cacher l'artiste, tel est le but de l'art. » Le masque, pour Wilde, est lié au passé qu'il travestit ; comme il est posé sur un visage déjà existant, il demeure en quelque sorte commandé par ce qui fut. Aussi, rien de plus impitoyable : « Un masque est plus révélateur qu'un visage » ; ou encore : « L'homme cesse d'être lui-même dès qu'il parle pour son propre compte, mais donnez-lui un masque et il vous dira la vérité » (Intentions).

En fait, on se demande si la « scandaleuse » homosexualité de Wilde, tant affichée par lui, ne masquait pas, justement, un amour passionné et passif pour sa mère. L'analyse de certains poèmes, par ailleurs fort beaux, comme « Charmides » (1881) ou « Le Sphinx » (1894) révèle un attachement ambivalent envers une figure maternelle omnisciente et dévoratrice. Ce fantasme incestueux est flagrant dans un roman « érotique », Teleny, dont le manuscrit circulait en 1893 à Londres et dont certaines parties sont attribuées à Wilde par Montgomery-Hyde. La femme, l'amour, la mort se retrouvent dans la Salomé (1896) écrite par Wilde en français, traduite en anglais par Alfred Douglas, et créée par Sarah Bernhardt en 1896 au théâtre de l'Œuvre. L'ouvrage fut illustré par Aubrey Beardsley. Salomé y fait couper la tête de Jokanaan avec l'accord d'Hérodias : c'est peut-être pour venger tant de victimes masculines dans son œuvre que Wilde s'intéressa à l'assassin Wainewright, qu'il choisit comme héros d'un de ses essais les plus frappants, Plume, pinceaux, poison. Wainewright était bien un personnage qui pouvait tenter Wilde : il était maudit dès sa naissance puisqu'il coûta la vie à sa mère en venant au monde.

On voit combien la complexité d'un tel auteur l'éloigne de la réputation superficielle qui fut sienne. Il apparaît comme l'héritier des derniers romantiques. Peut-être la clef d'un tel personnage se trouve-t-elle dans cette confession désabusée qu'il fit à la fin de sa vie à Laurence Housman : « La mission de l'artiste est de vivre une vie complète et le succès n'en est qu'un aspect, l'échec en est la vraie fin. »

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Oscar Wilde, Toulouse-Lautrec

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Pour citer l’article

Diane de MARGERIE, « WILDE OSCAR - (1854-1900) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/oscar-wilde/