ORDRE & DÉSORDRE DANS LA SOCIÉTÉ

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Le désordre, sauvegarde des valeurs humaines

L'antagonisme entre l'ordre et le désordre est inhérent à toute société. S'il dépasse le niveau du tolérable, la révolution intervient comme un mécanisme régulateur qui, par l'intronisation d'un pouvoir politique neuf, assujettit le groupe à une nouvelle image de l'ordre. Toute révolution se fait toujours contre une histoire dont elle s'efforce de détourner le cours. Mais tout autant que celui qu'elle nie, le pouvoir qui en procède est marqué par cette histoire. C'est pourquoi chaque type de société porte en lui le germe de sa propre révolution. Si, aujourd'hui, la jeunesse se rebelle, c'est parce qu'elle refuse de s'engager dans la voie tracée par l'évolution de la société technicienne. Et si c'est précisément la jeunesse qui s'agite, c'est parce que cette société l'a placée matériellement et intellectuellement en position de contester.

Tout comme la société capitaliste du xixe siècle a vu le prolétariat que son ordre avait créé pour la servir se retourner contre elle, la société de consommation subit l'assaut de ceux qu'elle forme pour être ses animateurs et ses cadres. Mais politiquement la situation est différente. Le prolétariat constituait une force politique, car ses aspirations s'exprimaient dans un pouvoir de fait qui participait à la dialectique de l'ordre et du mouvement. Le projet révolutionnaire s'adossait à une image d'un ordre désirable et, par conséquent, fournissait une énergie à la politique génératrice de cet ordre. Aujourd'hui, en professant son attachement à l'idée de révolution permanente le mouvement juvénile se refuse souvent à être, face à l'ordre établi, le second élément de l'alternative. Il bloque les portes afin que le courant d'air qu'il a libéré ne les referme pas sur un univers à nouveau clos. Seulement, si ce souci exprime une généreuse confiance dans les forces créatrices de la vie, il exclut la formation d'un pouvoir, car faute de savoir qu'en faire il est « un pouvoir qui se fuit lui-même » (Epistemon, Ces Idées qui ébranlèrent la France, Paris, 1968). Déniant au politique le droit de prendre en charge le social, ce qu'il met finalement en cause c'est la fécondité du désordre, puisque l'on nie la valeur du politique en tant qu'expression d'un volontarisme collectif.

Ce type de désordre, provoqué par la contestation radicale du fondement, de la structure et des valeurs de la société existante, est infiniment plus redoutable pour elle que les révolutions qu'elle eut à affronter dans le passé, et qui, en définitive, lui ont permis de devenir ce qu'elle est. Il est redoutable parce que rebelle, par essence, à son intégration dans la dialectique de l'ordre et du mouvement, il n'est justiciable d'aucun des remèdes que la dynamique politique utilise pour réduire les tensions qui agitent la collectivité. Mouvement métapolitique, aucune politique, fût-elle révolutionnaire, n'a prise sur lui.

Il s'agit là d'un phénomène assez rare dans l'histoire. Le fait qu'il affecte présentement la plupart des pays du monde occidental (et que, vraisemblablement, seule l'efficacité des polices l'empêche presque partout de se manifester dans les sociétés développées d'obédience marxiste) ne doit pas nous cacher son caractère exceptionnel. Dans les temps modernes, il faut sans doute remonter à l'effervescence intellectuelle de la Renaissance pour en trouver l'équivalent. C'est d'ailleurs ce que prouvent à la fois le désarroi qu'il suscite et le terme de crise de la civilisation par lequel il est plus fréquemment désigné.

Sans qu'il puisse être question ici d'en analyser de façon exhaustive les causes et les formes, on peut considérer globalement qu'il procède d'une récusation de la science et de la technologie comme instruments du progrès de l'humanité. Formulée par la petite élite intellectuelle qui constitue le noyau du mouvement contestataire, cette condamnation n'est sans doute pas prononcée d'une façon aussi provocante par la grande masse des individus, mais du moins elle fait écho à l'inquiétude que suscite la cadence rapide des innovations techniques et la crainte de ne pouvoir en contrôler les conséquences nocives. La mise en accusation des pollutions ou des nuisances provoquées par la société technicienne ne va pas jusqu'à lui opposer un refus explicite ; elle révèle cependant un doute quant au principe sur lequel, depuis F. Bacon, reposait l'ordre social, à savoir que la vérité fondée sur la connaissance scientifique ne pouvait qu'être bénéfique aux progrès d [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 7 pages

Écrit par :

  • : professeur à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris

Classification

Autres références

«  ORDRE & DÉSORDRE DANS LA SOCIÉTÉ  » est également traité dans :

AFRIQUE NOIRE (Culture et société) - Religions

  • Écrit par 
  • Marc PIAULT
  •  • 9 611 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Religion, lien entre les hommes et la nature »  : […] La religion, qui exprime une certaine conception du monde, rend avant tout compte de l'insertion d'un groupe donné dans un espace donné et tente de présenter une interprétation de l'ensemble perçu. C'est pourquoi cette représentation n'est pas imposée à l'extérieur, mais implique au contraire qu'il y a une ouverture, souvent très large, aux expressions venues de l'extérieur, qui sont la plupart du […] Lire la suite

ANARCHISME

  • Écrit par 
  • Henri ARVON, 
  • Jean MAITRON, 
  • Robert PARIS
  • , Universalis
  •  • 13 336 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre « Le contrat anarchiste »  : […] L'anarchisme répudiant toute idée d'autorité comme étant contraire à la notion de la liberté individuelle, il lui apparaît que l' ordre et la justice, dont il ne nie aucunement la nécessité pour la cité, doivent reposer sur un contrat librement conclu entre les intéressés. Les clauses d'un tel contrat, profitables à tous les contractants, sont observées tout aussi librement. Ce contrat anarchiste […] Lire la suite

ARMÉE - Pouvoir et société

  • Écrit par 
  • Pierre DABEZIES
  •  • 16 279 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « L'intervention de l'armée »  : […] Les coups d'État latino-américains se comptant par centaines et les coups d'État africains, en moins de trente ans, par dizaines, on s'est beaucoup interrogé sur les causes de l'interventionnisme militaire en pays peu développés. Il arrive, en effet, tour à tour que l'armée sauve par la force un régime menacé, le laisse au contraire succomber à des menées révolutionnaires, arbitre un conflit natio […] Lire la suite

BONALD LOUIS-AMBROISE DE (1754-1840)

  • Écrit par 
  • Colette CAPITAN PETER
  •  • 892 mots

Dans le chapitre « Une « déclaration des devoirs » »  : […] C'est en effet une véritable déclaration des devoirs qui se substitue ici à la Déclaration des droits que la Révolution a proclamée. Qu'est-ce qu'un droit ? Une idée – génératrice d'anarchie. Ce mot, selon Bonald, devrait être banni de la langue politique. Tout a une cause et on ne saurait remonter de l'effet (l'homme) à la cause (l'autorité). L'idée même de liberté individuelle est destructrice d […] Lire la suite

CHANGEMENT SOCIAL

  • Écrit par 
  • François BOURRICAUD
  •  • 5 803 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « La dimension endogène »  : […] Ainsi l'importance des facteurs endogènes dans le changement est-elle soulignée. Schumpeter voyait dans l'innovation une solution à la fois non nécessaire et non optimale, mais proprement créatrice, affectant les séries historiques d'une forte discontinuité et d'une irréversibilité plus ou moins marquée. Reste évidemment à se demander ce qu'il y a de proprement endogène dans l'innovation, sous pei […] Lire la suite

COMTE AUGUSTE (1798-1857)

  • Écrit par 
  • Bernard GUILLEMAIN
  •  • 9 458 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'idée comtienne de la science »  : […] Pourquoi Auguste Comte, contrairement à Saint-Simon, présente-t-il une réflexion sur la science en préambule à un plan de réforme sociale ? Cela tient à l'idée qu'il se fait de la science, non pas seulement somme de savoirs, mais rapport global de l'homme au monde. Par suite, elle s'offre avant tout comme un principe et un système de croyances. Or toute organisation sociale repose, en dernière an […] Lire la suite

CONFLITS SOCIAUX

  • Écrit par 
  • Alain TOURAINE
  •  • 15 394 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre « Le cas de la lutte des classes »  : […] Enfin, la formation d'un conflit de pouvoir, de la lutte des classes en particulier, n'est pas davantage une rupture de la société. Une image très répandue représente ces conflits comme une guerre civile. Ce qui est une expression trompeuse. Plus un conflit intersocial est aigu, plus l'opposition des adversaires est marquée ; au contraire, plus la lutte de classes est forte, plus les adversaires s […] Lire la suite

CONSENSUS

  • Écrit par 
  • André AKOUN
  •  • 2 712 mots

« Comment se forme un concours unanime parmi des individus séparés ? » Envisagée de cette façon, la notion de consensus implique l'analyse des mécanismes et des procédures qui font naître la décision collective. Mais, derrière cette scène apparente – scène politique où s'instruit et se construit la volonté commune –, existe un autre ordre, plus profond, dissimulé aux agents sociaux et qui fait qu' […] Lire la suite

CONSERVATISME

  • Écrit par 
  • Jacques ELLUL
  •  • 409 mots

Terme formé à partir de celui de « conservateur », lequel désignait originellement un gardien des droits ou des privilèges, en un sens essentiellement juridique (ainsi, dans le titre de conservateur des hypothèques, des classes, des eaux et forêts). Le terme de conservateur prit une signification différente lorsqu'il s'appliqua non plus à une personne remplissant une fonction, mais à un parti : il […] Lire la suite

DÉVIANCE, sociologie

  • Écrit par 
  • Philippe ROBERT
  •  • 1 339 mots

Le terme est tardivement dérivé de dévier, forgé au xiv e  siècle à partir du bas latin deviare pour signifier « s'écarter du droit chemin, d'un principe, d'une règle ». La référence à une règle permet de distinguer d'emblée la déviance d'autres formes de non-conformité. On peut s'écarter de positions valorisées sans transgresser aucune règle, par l'effet d'une pathologie, d'un héritage ou d'un […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Georges BURDEAU, « ORDRE & DÉSORDRE DANS LA SOCIÉTÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ordre-et-desordre-dans-la-societe/