ORDRE & DÉSORDRE DANS LA SOCIÉTÉ

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La dialectique de l'ordre et du mouvement

Cette dialectique, qui est le rythme même de toute politique, résulte de la solidarité profonde des éléments qu'elle combine : l'ordre étant du mouvement assimilé, le désordre, et le mouvement qu'il engendre, étant de l'ordre en puissance.

L'ordre social n'est pas un ordre statique, une structure figée, troublée de temps à autre par une secousse qui viendrait en modifier l'économie. Cette constance et cette immobilité apparaissent à la réflexion seulement lorsqu'elle dégage de la multiplicité des figures de l'ordre expérimentalement connues les traits qui leur sont communs. Ce que montre, au contraire, l'observation de la réalité, c'est la mobilité des formules qui donnent à l'ordre sa substance concrète. Bien loin d'être inerte, il apparaît comme un cadre dont le contenu est renouvelé par un perpétuel mouvement. Les éléments qu'il agence sont constamment rajeunis, tantôt par une lente transformation, tantôt par une mutation brusque. Tout se passe comme si chaque société cherchait à intégrer à son ordre les impératifs afférents aux forces de mouvement qui y introduisent le désordre. Cependant, on constate aussi que certaines de ces forces s'y refusent tandis que d'autres qui s'y prêteraient s'en voient écartées. Ce n'est pas en effet la société elle-même qui pratique l'opération. Elle est subordonnée au pouvoir politique dont l'une des fonctions est, précisément, de décider quelles sont celles de ces forces dont les objectifs peuvent être assignés aux mécanismes responsables de l'ordre existant, quelles sont celles dont il convient d'attendre qu'elles soient plus sûres d'elles-mêmes, et, par conséquent, plus respectables, et quelles sont enfin celles qui, en aucun cas, ne sauraient être associées aux choix qui orientent l'évolution du groupe. Toute œuvre législative ne fait qu'illustrer ce processus. La règle, cadre de l'ordre, doit son contenu à l'action de forces visant à introduire dans la norme officielle des exigences au nom desquelles elles entraînaient initialement le désordre par leur révolte contre la règle en vigueur. De telle sorte qu'il n'est guère de secteurs de l'activité nationale ou de modes de relations entre les individus à propos desquels le droit d'aujourd'hui n'apparaisse comme la sanction de ce qui, hier encore, n'était qu'un impératif subversif.

À cette observation dont la banalité n'exclut pas l'évidence on pourrait cependant objecter qu'elle ne vaut que dans la perspective d'une démocratie idéale où, sans heurt, par le canal du législateur, les aspirations sociales se trouveraient confirmées par la règle de droit. Or, on sait trop que, bien souvent, les forces de mouvement ont en face d'elles un pouvoir qui, non seulement leur résiste, mais les combat en utilisant pour cette lutte la règle même qu'elles prétendent changer. Le désordre qui s' instaure alors ne conduit-il pas à dire, non pas que l'ordre est du mouvement assimilé, mais qu'étant la figure du conservatisme, il est du mouvement refusé ? Assurément, cette définition séduit parce qu'elle répond à une conception manichéenne de la vie politique où le bien, sous les traits du désordre que provoque sa recherche, s'opposerait au mal représenté par l'ordre défendu par un pouvoir conservateur et, pour tout dire, répressif. En réalité, cette interprétation de la dynamique politique ne contredit pas son assimilation à une dialectique de l'ordre et du mouvement. Ce qu'elle met en cause, c'est le processus de cette dialectique, ce n'est pas son principe. Elle peut en effet se dérouler de deux façons. L'une consiste, de la part des forces de mouvements, à utiliser les voies régulières pour introduire dans l'ordonnancement juridique les revendications qu'elles expriment. C'est d'ailleurs le propre des régimes démocratiques que de prévoir des procédures grâce auxquelles est ainsi institutionnalisé le constant rajeunissement de l'ordre social. L'autre forme de la dialectique est plus radicale, car elle s'effectue par l'entremise d'une compétition dont le pouvoir lui-même est l'objet. Le mouvement tend à substituer à l'équipe dirigeante des hommes nouveaux décidés à ériger en règles ce qui, au départ de la lutte, n'était encore qu'un programme de combat. Certes, cette compétition ne va pas sans désordre puisqu'à la limite elle peut aboutir à la [...]

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Écrit par :

  • : professeur à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris

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Pour citer l’article

Georges BURDEAU, « ORDRE & DÉSORDRE DANS LA SOCIÉTÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ordre-et-desordre-dans-la-societe/