ORATEURS ET HISTORIENS, Antiquité gréco-romaine

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Éloquence et cité

« Bon diseur d'avis » et « bon faiseur d'exploits » (erga) : tel doit être le héros homérique. Doublement excellent : en paroles et en actions, à la guerre comme à l'assemblée. Devant Troie, à l'assemblée des chefs achéens, chacun, tour à tour, est invité à faire prévaloir son avis ; en passant de main en main, le sceptre royal marque l'inviolabilité de l'orateur et rend visible ce premier modèle de circulation réglée d'une parole presque « politique ».

Près de dix siècles plus tard, dans ses Préceptes politiques, Plutarque repart de cette même formule homérique, comme définissant au mieux l'« homme politique », c'est-à-dire celui qui, désormais, notable d'entre les notables, est vu comme le « chef naturel » de la cité. Mais nous sommes, partiellement au moins, dans la métaphore, car de guerres et de combats — règne la « paix romaine » — il ne saurait plus être question. Sa parole, en revanche, est à la fois logos et ergon, parole et action, car c'est avec ce seul « instrument » qu'il « modèle » la cité.

Avec la cité classique, dont Athènes restera comme le type idéal, la parole devient « l'outil politique par excellence [...], elle n'est plus le mot rituel, la formule juste, mais le débat contradictoire, la discussion, l'argumentation. Elle suppose un public auquel elle s'adresse comme à un juge qui décide en dernier ressort, à mains levées, entre les deux partis qui lui sont présentés ; c'est ce choix purement humain qui mesure la force de persuasion respective des deux discours, assurant la victoire d'un des orateurs sur son adversaire » (J.-P. Vernant). La cité et la parole persuasive ne vont pas l'une sans l'autre. Mais, tout aussitôt, s'introduit un risque inéluctable. La Persuasion, Peithô, n'est pas, ne peut pas être univoque. À côté de la bonne Peithô, soucieuse de vérité, il y en a une autre qui, pour convaincre, flatte, égare, trompe l'interlocuteur. À l'orée de la civilisation grecque, Ulysse surgit déjà en maître d'éloquence et en maître fourbe.

Il ne s'est agi jusqu'à présent que de paroles orales, mais, entre le viie et la fin du ve siècle avant J.-C., la cité se mit à écrire ses lois, ses décrets, ses règlements, imprimant et exprimant sur ses murs cette même exigence de « publicité » que manifestait, à sa façon, la circulation de la parole entre les citoyens. Mouvement de grande conséquence, l'importance reconnue à la parole (comme instrument politique) et la pratique de l'écriture (par le pouvoir d'objectivation qu'elle implique) amenèrent le développement des réflexions sur le logos, sur ses pouvoirs et sa maîtrise : avec la rhétorique, dont la légende veut qu'elle soit apparue en Sicile justement après le renversement des tyrans (seuls maîtres de la parole, notamment en matière de justice), et la sophistique, école du « bien parler », donc école du pouvoir dans la cité. Si les grandes figures de l'Athènes du ve siècle, Thémistocle ou Périclès, n'ont laissé aucun discours écrit (d'une certaine façon leurs œuvres, mais anonymes, sont les décrets votés et exposés sur les murs de la cité), Démosthène, lui, les rédigeait (au moins partiellement), et, au ier siècle, Cicéron affirmera que le meilleur entraînement pour l'orateur est l'écriture. Quant à Isocrate, on sait qu'il n'a jamais composé que des discours fictifs, au style longuement travaillé.

Dans le monde homérique, c'est l'aède qui a charge de la mémoire sociale du groupe : il chante la geste des héros qui, pour échapper à l'anonymat des morts ordinaires, ont accepté de mourir au premier rang de la bataille, s'assurant ainsi une gloire (kleos) immortelle. Il est chantre ou porte-voix, mais pas auteur. En revanche, quand, au tout début du ve siècle, Hécatée de Milet ouvre ses Histoires par ces mots : « Hécatée de Milet parle ainsi », il se pose en auteur, signant son œuvre Hécatée, citoyen de Milet. Puis, avec la phrase suivante, la signature se redouble et se déplace (la première personne succède à la troisième) : « Ces récits, je les écris, comme ils me semblent être vrais. Car les récits des Grecs, tels qu'ils se montrent à mes yeux, sont multiples et risibles. » Le [...]

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  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

François HARTOG, « ORATEURS ET HISTORIENS, Antiquité gréco-romaine », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/orateurs-et-historiens-antiquite-greco-romaine/