ŒUVRE D'ART TOTALE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

« De la musique avant toute chose »

Ce vers célèbre de l'Art poétique (1882) de Paul Verlaine (1844-1896) nous rappelle que la musique, depuis le romantisme, jouait le rôle d'art pilote, comme l'architecture ou l'orfèvrerie au Moyen Âge, voire l'art des jardins au xviiie siècle. Tieck, Hoffmann, Eichendorf, Schopenhauer, Walter Pater (1839-1894) ou Appia ont successivement affirmé la prééminence de la musique, de même que les symbolistes russes, Vyacheslav Ivanov (1866-1949), Andreï Biély (1880-1934), Alexandre Blok (1880-1921), Stanislavski, Meyerhold ou le Pragois Emil František Burian. En 1902, dans un article programmatique intitulé « La peinture musicienne et la fusion des arts », Camille Mauclair qualifiait la musique de « principe unificateur », déclarait qu'elle a réveillé « le sentiment des correspondances secrètes » et qu'elle « enveloppe les divers arts ». Canudo, auteur en 1911 d'un Essai sur la musique comme religion de l'avenir, parlait dix ans plus tard de « la convergence musicale de tous les arts ». Et l'idée sera encore développée par Henri Valensi (1883-1960) en 1936 dans son manifeste du Musicalisme, qui prône « la musicalisation des arts ». Or c'est autour du Beethoven de Max Klinger (1857-1920) que s'était organisée la fameuse 14e exposition de la Sécession viennoise, conçue comme un véritable pèlerinage. Mise en scène par l'architecte Hoffmann, elle réunissait les contributions de Klimt, Alfred Roller ([1864-1935] décorateur à l'Opéra de Vienne), Koloman Moser (1868-1918) et Adolf Böhm (1861-1927). Œuvre collective, la manifestation relevait d'un nouvel « art de l'espace » (Raumkunst selon l'expression de Max Klinger) qui mariait les diverses techniques conformément au principe de l'Ars una défendu alors par la revue Ver sacrum. En 1891, Klinger avait déjà déclaré : « Cette action commune de tous les arts visuels correspond à ce que Wagner cherchait et réalisait dans ses drames musicaux. » Conçue comme un tout, unitaire jusqu'à l'affiche et au catalogue, l'exposition constituait une œuvre en soi, et un exemple privilégié de Gesamtkunswerk. Le vernissage fut l'occasion d'une exécution de fragments du finale de la IXe Symphonie sous la direction de Gustav Mahler (1860-1911). Chez Kandinsky, la musique est aussi centrale, comme le montre la récurrence du mot klang (« sonorité »), qu'il utilise également pour titrer ses gravures sur bois. En 1928, il mettait en couleurs les Tableaux d'une exposition de Moussorgski (1839-1881), et exposait un projet pour une salle de musique à Berlin en 1931. Et c'est également la musique qui est à l'origine des spéculations métaphysiques de Scriabine. Ivan Wyschnegradsky (1893-1979) leur donnera un prolongement avec son projet de Temple de lumière (1943-1944), dont la coupole devait être décorée d'une mosaïque de couleurs correspondant à un continuum musical en quarts de tons.

La volonté de transcender les catégories du temps et de l'espace semble commune à bien des expériences de l'art contemporain. Klee réfutait Lessing en réintroduisant la durée dans la lecture du tableau. À la temporalisation de la peinture répond la réciproque, à savoir la spatialisation de la musique, tant au niveau acoustique (multiphonies d'Edgard Varèse [1883-1965], Iannis Xenakis [1922-2001], Stockhausen, Pierre Boulez, théâtre musical de Luciano Berio [1925-2003], Mauricio Kagel [1931-2008] ou Jürg Wyttenbach) que phénoménologique ou structural. La multiplication des installations sonores et des expériences multimédias confirme l'importance de la musique dans les développements récents de l'œuvre totale. On rappellera, à ce titre, le rôle d'un John Cage. En 1952 avait eu lieu le premier happening au Black Mountain College (Untitled Event). Et le 20 juin 1961, à l'ambassade des États-Unis à Paris, un Hommage à David Tudor réu [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 13 pages

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Médias

Tannhäuser, mise en scène de Wieland Wagner à Bayreuth, 1955.

Tannhäuser, mise en scène de Wieland Wagner à Bayreuth, 1955.
Crédits : AKG-images

photographie

Cathédrale de Rouen, C. Monet

Cathédrale de Rouen, C. Monet
Crédits : AKG-images

photographie

Afficher les 2 médias de l'article

Écrit par :

Classification

Autres références

«  OEUVRE D'ART TOTALE  » est également traité dans :

L'ŒUVRE D'ART TOTALE À LA NAISSANCE DES AVANT-GARDES, 1908-1914 (M. Lista)

  • Écrit par 
  • Philippe JUNOD
  •  • 1 145 mots

Depuis les années 1990, les publications sur la convergence des arts se sont multipliées. Marcella Lista, qui a publié sa thèse sous le titre L'Œuvre d'art totale à la naissance des avant-gardes, 1908-1914 (CNRS-INHA, Paris, 2006), a contribué à cette recherche dans divers catalogues d'exposition ou revues. Son ouvrage tente de saisir le phénomène dans une perspective globale.I […] Lire la suite

LIVRET, musique

  • Écrit par 
  • Jean-Michel BRÈQUE, 
  • Elizabeth GIULIANI, 
  • Jean-Paul HOLSTEIN, 
  • Danielle PORTE, 
  • Gilles de VAN
  •  • 10 877 mots

Dans le chapitre « Pourquoi ? »  : […] Une première raison tient à la dénonciation, par certains compositeurs, du faible niveau littéraire et du conformisme narratif des livrets, produits formatés d'une « industrie » monopolisée par de véritables spécialistes tel Eugène Scribe, l'image même du « philistin » opératique. Échapper à leur emprise, c'est dénoncer les contraintes qu'imposent à la musique des textes standardisés. Comme l'écri […] Lire la suite

SCHWITTERS KURT (1887-1948)

  • Écrit par 
  • Henri BEHAR
  •  • 2 285 mots

Dans le chapitre « « Poésure et Peintrie » »  : […] Deux ans après le lancement de Merz, Schwitters éprouve le besoin de souligner sa singularité, en consacrant la deuxième livraison de sa revue Merz (avril 1923) au concept de i . Selon lui, concept, matériau et œuvre d'art sont une seule et même chose. L'artiste choisit son œuvre au hasard dans la nature, il la distingue, la sélectionne, la distribue sur un support, sans la déformer ni l'arranger […] Lire la suite

WAGNER RICHARD

  • Écrit par 
  • Pierre FLINOIS
  •  • 4 197 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre « L’exil à Zurich »  : […] Le projet de création de Lohengrin à Dresde échoue pour des raisons autres qu’artistiques. Car les sympathies de Wagner pour les mouvements révolutionnaires, et même anarchistes, en cohérence avec ses idées sur la rénovation de l’art et du théâtre l’amènent à fréquenter August Röckel, chef d’orchestre et compositeur très politisé, et, en 1848, Mikhaïl Bakounine. Il prend une part active aux émeut […] Lire la suite

Pour citer l’article

Philippe JUNOD, « ŒUVRE D'ART TOTALE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/oeuvre-d-art-totale/