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Les objets, le langage et la pensée

Sans aborder ici les très intéressants problèmes posés au psychologue, il suffira de noter que ce que l'on nomme objet, à quelque niveau que ce soit – immédiat ou élaboré – de l'exercice de la pensée, ne peut être confondu sans plus avec des données, considérées indépendamment de leur assemblage et organisées en unités distinctes, que l'on nommera phénomènes : « ce qui apparaît ».

La philosophie critique de Kant, rejetant l'hypothèse « dogmatique » d'une détermination pure et simple de la pensée des objets par des réalités extrinsèques déjà toutes formées, attribue à la nature intrinsèque du sujet connaissant cette mise en forme des impressions sensibles, ordonnées selon l'espace et le temps et organisées en objets soumis à la dépendance des effets aux causes. Mais il n'est pas nécessaire de se rallier à la doctrine de l'idéalisme transcendantal pour en retenir cette idée de structuration constitutive de l'objet, pour donner au mot objet le sens le plus général de ce qui peut être pensé comme actuellement – ou virtuellement – séparé, et comme structuré ou susceptible de l'être.

Être pensé, c'est-à-dire être représenté dans un symbolisme plus ou moins élaboré. Comment se manifeste pour ainsi dire grammaticalement le statut d'objet, en particulier dans la langue ordinaire, ainsi que dans les symbolismes formulaires créés par les logiciens ? Frege propose à cet égard une distinction devenue classique entre objet (Gegenstand) et concept (Begriff), qui nous semble procéder à la fois de deux points de vue. D'une part, de l'opposition entre sujet et prédicat d'une proposition ; le Gegenstand fonctionnant nécessairement comme sujet, car il est ce dont on dit quelque chose, le concept étant, dans son usage propre, prédicat. D'autre part, l'opposition entre symbole « saturé » et « non saturé » : le symbole d'objet est saturé en ce qu'il est complet en lui-même, alors que le symbole de concept (ou plus généralement de « fonction ») comporte une ou plusieurs places encore vides et devant être occupées par des noms. La notation empruntée aux mathématiques f (x) – pour désigner la propriété, ou concept f convenant à un objet x non fixé –, traduit cette distinction.

L'autonomie, et pour ainsi parler l'autosuffisance de l'objet représenté par un nom dans un langage ne laisse pas cependant de soulever des difficultés logiques nées des mécanismes complexes de la référence, des modes de renvoi des noms aux objets dans un discours. Il semblerait que la substituabilité de deux noms d'un même objet soit un réquisit simple et minimal. Frege avait cependant déjà nuancé cette exigence en distinguant Bedeutung – renvoi à l'objet même – de Sinn ou sens – renvoi à la manière dont l'objet est présentement donné et pensé. Les logiciens philosophes à sa suite ont longuement analysé et discuté le cas des contextes « opaques », dans lesquels la substitution ne peut avoir lieu sans précaution. C'est ainsi que de deux énoncés vrais, où entre le nom du nombre 9 – « le nombre des planètes est 9 », et « le nombre 9 est nécessairement impair » –, on ne saurait conclure par simple substitution que « le nombre des planètes est nécessairement impair ». Russell avait déjà dans un article fameux de 1905 (« On Denoting ») montré qu'il convenait de ne pas reconnaître obligatoirement comme renvoyant effectivement à un objet certaines expressions du langage et proposé, pour éliminer de tels « pseudo-objets », le stratagème des « descriptions définies ». Le nom peut être alors éliminé de l'énoncé en introduisant une clause qui attribue à un objet indéterminé x une propriété convenable. Au lieu de dire : « un carré rond n'existe pas », on dira par exemple : « il est faux qu'il existe un objet x qui soit à la fois rond et carré ». Ainsi serait évitée la contradiction fâcheuse qui consiste à poser un objet – afin d'en pouvoir parler – pour aussitôt lui dénier l'existence.

Mais qu'est-ce donc qu'exister pour un objet de pensée ? On observera tout d'abord que le mot exister a ici un sens métaphorique, puisque dans son usage ordinaire le mot [...]

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Pour citer l’article

Gilles Gaston GRANGER, « OBJET », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/objet/