NON-ART

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Aberrant catalogue d'un musée contradictoire

Dans Un autre monde (1844), le dessinateur Jean Isidore Grandville imagine (entre autres choses) un art différent. Il montre, dans un musée, un gigantesque pouce ; des plantes réelles que viennent manger les oiseaux ; des bras armés qui se meuvent, sortent de la toile et menacent la vie des spectateurs ; des objets non identifiables dont peut-être certains sont des dos de toiles et d'autres des cadres vidés et coupés. Le rêve graphique de Grandville anticipe bien des œuvres contemporaines, scandaleuses par rapport à la conception traditionnelle de l'art.

Avant toute reprise réflexive, on dressera l'inventaire de nos étonnements. D'abord se manifesteront la diversité de ce que l'on appelle le non-art, son foisonnement choquant, l'étonnement et le scandale que certaines œuvres provoquent ; le désordre qui s'introduit dans notre «  musée imaginaire » et tend à le faire éclater. Vouloir trop vite classer, définir, penser, théoriser les œuvres : une telle opération amènerait à les oublier, à les apprivoiser, donc à les méconnaître. À annihiler d'emblée leur pouvoir critique.

Marcel Duchamp, « l'homme le plus intelligent de son époque et pour beaucoup le plus gênant » (André Breton), est le précurseur audacieux et lucide du non-art. Il invente les ready-made. Une roue de bicyclette (1914), un porte-bouteilles (acheté au Bazar de l'Hôtel de Ville), un urinoir (qu'il titre Fontaine) entrent dans l'art. En 1918, pour le mariage de sa sœur, il lui adresse le Ready-made malheureux : « C'était un précis de géométrie qu'il lui fallait attacher avec des ficelles sur le balcon de son appartement, le vent (dit-il) devait compulser le livre, choisir lui-même les problèmes, effeuiller les pages et les déchirer. »

Depuis Duchamp, le grand perturbateur, les « manifestations » se sont multipliées, dont il faut énumérer quelques-unes, sans souci chronologique, sans recherche d'influence, sans volonté d'établir une hiérarchie des « artistes » : faire l'histoire du désordre est un moyen trop facile pour le rendre inoffensif.

En 1958, Yves Klein fait l'exposition du vide : vernissage des murs nus de la galerie Iris Clert à Paris. En 1960, Arman remplit à ras bord la même galerie avec les ustensiles les plus divers. Au Salon de mai 1960, la presse parle d'un attentat à la sculpture lorsque César expose trois compressions de voitures, prismes d'une tonne chacun. En 1971, devant la cathédrale de Milan, Tinguely dévoile un phallus doré de 5 mètres, flanqué à sa base de deux sphères symétriques : phallus qui crache des fumées noires et se détruit dans les flammes.

Des «  happenings » apparaissent, événements plus ou moins préparés, plus ou moins complexes qui peuvent avoir lieu dans une galerie, un atelier d'artiste, un magasin, un théâtre, un hangar, et qui se produisent devant un public plus ou moins large. Il est en général demandé à tous de devenir acteurs, de refuser la situation de « regardeurs ».

Des actes divers sont proposés. Piero Manzoni fabrique une série numérotée de boîtes de conserve contenant de « la merde d'artiste » : dérision du respect qui entoure tout ce que « fait » un créateur. Claes Oldenburg annonce comme « sculpture en négatif » un trou qu'il fait creuser, puis remplir, à New York. Certains s'attaquent à la toile, la perforent, lui imposent des formes inaccoutumées, la remplacent par des affiches lacérées. En déformant un cadre à charnières, Pieter Engels déchire la toile. D'autres refusent les « supports » traditionnels et travaillent la terre et l'eau. En 1969 (le projet date de 1964), Marinus Boezem fait jaillir du creux d'une dune une trombe de sable à l'aide d'un système de ventilation. En 1968, Walter de Maria trace à la craie deux lignes parallèles dans le désert de Mohave en Californie. Denis Oppenheim répand dans la mer du colorant rouge ; puis de l'essence et y met le feu. Il laisse flotter au fond de l'eau une couverture et photographie les formes qu'elle prend. Mike Heizer fait creuser cinq petites dépressions rectangulaires ; chaque année, un [...]

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  • : professeur émérite de philosophie de l'art à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, critique d'art, écrivain

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Pour citer l’article

Gilbert LASCAULT, « NON-ART », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/non-art/