NAVARRE

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Le développement artistique

Apparition de l'art roman

Tout commença par la volonté délibérée du roi Sanche le Grand, qui régnait en même temps sur l'Aragon et la Castille, de mettre son pays à l'heure européenne. Il s'appliqua à organiser le pèlerinage de Compostelle et à ouvrir son pays à l'esprit de Cluny. Il entretint également des relations étroites avec la féodalité de Gascogne et d'Aquitaine. Deux monuments expriment dans l'art cette ouverture à l'Europe durant le xie siècle et ils représentent des édifices essentiels du premier âge roman, celui des expériences initiales.

Installé dans les replis des montagnes que longe le tronçon du camino francés entre Jaca et Sangüesa, le vénérable monastère de San Salvador de Leyre était désigné par Sanche le Grand comme le « centre et le cœur de son royaume ». Il avait servi de refuge au roi et aux évêques de Pampelune à l'époque des invasions musulmanes. Sa nouvelle église, entièrement construite en pierre de taille, fut consacrée en 1057 et à nouveau en 1098. Son chevet se dresse au-dessus d'une crypte étrange, pourvue de chapiteaux d'un art encore élémentaire, mais d'une rare puissance.

À quelque distance de Leyre, vers le sud-ouest, l'église de Santa María d'Ujué occupe une position stratégique qui en fit dès le ixe siècle un poste avancé des chrétiens en territoire musulman. En 1089, l'église actuelle était en construction avec l'aide du roi Sanche Ramírez. On y reconnaît les premiers balbutiements de la sculpture romane commune au sud-ouest de la France et au nord-ouest de l'Espagne, qu'on se plaît parfois à désigner du nom d'art des pèlerinages.

Il faut néanmoins attendre le début du xiie siècle pour voir apparaître en Navarre un art roman pleinement constitué. L'artisan de ce progrès fut l'évêque de Pampelune, Pierre dit d'Andouque ou de Roda (1084-1115), ancien moine de Sainte-Foy de Conques. Il fit appel à l'architecte de Santiago, maître Etienne, pour reconstruire sa cathédrale. Commencée vers 1100, celle-ci fut consacrée en 1127. Les éléments sculptés provenant de la façade – démolie vers la fin du xviiie siècle – et conservés au musée de Navarre dérivent de façon précise des modèles créés à León et à Saint-Jacques-de-Compostelle à la fin du xie et au début du xiie siècle.

Il semble que l'atelier de maître Etienne ait également travaillé à la façade de San Salvador de Leyre, mais le très grand désordre qui règne dans cet ensemble, demeuré probablement inachevé, et de surcroît remanié, en rend l'étude difficile. Actuellement, c'est un assemblage incohérent de scènes et de personnages qu'on ne peut apprécier qu'isolément.

La grande sculpture de la première moitié du xiie siècle atteignit son apogée vers 1140 dans le cloître de la cathédrale de Pampelune. Comme la cathédrale romane elle-même, il a été détruit, mais quelques beaux chapiteaux en sont conservés au musée de Navarre. Ceux-ci indiquent l'existence d'un cycle de la Passion du Christ, complété, comme à la Daurade de Toulouse, par la « passion » de Job, considéré comme une figure de Jésus. Par rapport aux artistes toulousains, le maître de Pampelune peut paraître moins délicat, mais il a davantage le sens de la monumentalité.

Dépouillement cistercien et exubérance du roman finissant

Dans le domaine de l'architecture, un véritable renouvellement se produisit vers le milieu du xiie siècle avec l'installation des moines cisterciens. Leurs fondations de La Oliva en 1134 et de Fitero en 1140 ont déterminé la construction de deux églises robustes qui comptent parmi les premières œuvres de l'architecture ogivale en Espagne. Leur étude ne peut être conduite qu'à l'intérieur d'un vaste domaine artistique s'étendant sur les deux versants des Pyrénées et couvrant aussi bien la Catalogne, l'Aragon, la Castille et la Navarre que la Gascogne et le Languedoc. Les églises de cette famille combinent à leur chevet des absides semi-circulaires héritées des traditions romanes locales et des chapelles rectangulaires qui représentent un authentique apport cistercien. Les voûtes d'ogives de tracé archaïque retombent sur des piles massives ceinturées de colonnes.

En Navarre, tout un groupe de monuments dérive de ces premières constructions cisterciennes. Il s'agit notamment de l'importante collégiale de Tudela, dont le maître-autel fut consacré en 1204, de la nef de Santa María de Sangüesa, possession des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem depuis 1131, ainsi que du chevet de San Miguel d'Estella et de la nef de l'abbatiale d'Hirache, aux portes de cette ville.

Ces monuments offrent un décor sculpté d'une exceptionnelle richesse, qui contraste avec la sévérité de l'architecture. On le trouvera distribué non seulement sur les chapiteaux et les portails, mais également dans les cloîtres accompagnant les abbatiales et les collégiales. Romane dans son principe, cette sculpture de la seconde moitié du xiie siècle et du début du xiiie siècle n'en est pas moins attentive aux suggestions du premier gothique septentrional. Il en résulte un art d'une ambiguïté bien caractéristique de l'Espagne chrétienne contemporaine.

À Santa María la Real de Sangüesa, le premier maître du portail a pris soin de signer son œuvre : Leodegarius me fecit. Il trahit en outre sa formation d'origine en adoptant pour ses statues-colonnes les proportions allongées et le verticalisme des plis tuyautés, caractéristiques des portails royaux du premier gothique français et de la sculpture bourguignonne contemporaine. Mais sa sensibilité propre lui fait apprécier les étoffes souples modelant délicatement les corps. Son message fut mal compris de ses successeurs sur le chantier. Ces artisans, de provenance locale, entassèrent sur la façade un monde de scènes disparates offrant autant d'énigmes archéologiques. L'une d'elles trouverait sa solution si l'on acceptait d'y voir, avec Arthur Kingsley Porter et Cynthia Milton Weber, l'illustration de la légende de Sigurd, c'est-à-dire un thème issu des sagas scandinaves et véhiculé jusqu'à Sangüesa par les pèlerins de Compostelle, mais cette hypothèse séduisante a été rejetée par René Crozet.

Les portails navarrais manifestent un goût très vif, probablement venu de l'ouest de la France, pour les amples et profondes archivoltes décorées d'une multitude de motifs et de personnages. Sur le portail occidental de la collégiale de Tudela, dit du Jugement dernier, la fin du monde est évoquée avec un grand luxe de détails dans les huit voussures. Le décor, disposé dans le sens de la courbure des arcs, s'ordonne de part [...]

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  • : agrégé de l'Université, maître assistant à l'Institut de géographie d'Aix-Marseille
  • : professeur émérite d'histoire de l'art à l'université de Toulouse-Le-Mirail

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Pour citer l’article

Roland COURTOT, Marcel DURLIAT, « NAVARRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/navarre/