NATURE WRITING, littérature

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L’essor contemporain

Cette nouvelle pensée trouve sa première formulation explicite dans l'Almanach d’un comté des sables (1949). Aldo Leopold y annonce le mouvement écologiste contemporain en formulant sa fameuse « éthique de la terre », ouvrant ainsi formellement le champ de l’éthique environnementale : « l’éthique de la terre se contente d’étendre les limites de la communauté pour y inclure le sol, l’eau, les plantes et les animaux ou, collectivement, la terre ». Au fil de vignettes bucoliques, à l’affût de la vie animale et végétale qui entoure sa ferme du Wisconsin, Leopold, ancien forestier, se montre poète, conteur, amoureux de la richesse d’un monde non humain qu’il présente à la fois comme très proche et très différent du nôtre. Il y fait parler le vent, la rivière, les lapins, les pins, les mésanges, les oies sauvages, la mouffette. Dans l'essai le plus célèbre du livre, « Penser comme une montagne », il relate sa conversion à l’écologie lors d’une chasse le conduisant à une louve mourante. L’importance du loup dans l’équilibre de l’écosystème qui garantit la santé de la montagne lui apparaît alors comme une évidence, et le guide vers l’éthique de la terre. L’Almanach montre la nécessité et la possibilité de cette éthique, par le biais d’histoires intimistes, souvent humoristiques, soucieuses d’observer l’animal sans le capturer, de le décrire tout en respectant le mystère de son altérité.

Les années 1960 voient l’avènement de l’écologie politique, la publication du Printemps silencieux (1962) où Rachel Carson dénonce les ravages causés par le DDT, le vote par le Congrès américain de plusieurs lois de protection de l’environnement. Elles donnent alors aux écrivains de la nature américains une nouvelle audience. À l’ouest, les livres d’Edward Abbey, Désert Solitaire (1968) et son fameux Le Gang de la clef à molette (1975), relatant les aventures d’une bande d’éco-terroristes déterminés à arrêter par tous les moyens la construction d’un barrage, font la jonction entre l’écriture de la nature et la tradition du western. Le poète et essayiste Gary Snyder orchestre une rencontre entre sagesse amérindienne, écologie et bouddhisme zen, et l’écrivain Barry Lopez écoute les voix de la nature sauvage, des déserts torrides du Sud-Ouest jusqu’à ceux, glacés, de l’Arctique. À l’est, Annie Dillard, avec ses recueils de nouvelles Pèlerinage à Tinker Creek (1974) et Apprendre à parler à une pierre (1982), poursuit une veine lyrique et méditative face aux épiphanies nées de l’observation de la nature. Refuge (1992), récit où Terry Tempest Williams tisse une double méditation sur la montée des eaux du Grand Lac Salé, qui menace l’existence d’un refuge d’oiseaux migrateurs, et sur le cancer de sa mère, prolonge cette veine, en inscrivant la maladie et la mort dans les fluctuations de la nature. Mais c’est sans doute le cinéma qui contribue le plus à l’essor de cette nouvelle sensibilité. Le film de Robert Redford Et au milieu coule une rivière, qui adapte à l’écran en 1992 une nouvelle publiée en 1976 par Norman Maclean, fixe l’image du Montana comme paradis des amoureux de la nature, et donne naissance à ce qu’on appellera « l’école du Montana ». C’est en effet de là que viennent d’autres auteurs dont Pete Fromm, et son Indian Creek, un hiver au cœur des Rocheuses, (1993), et surtout Rick Bass, qui fait de la vallée reculée du Yaak, au sud de la frontière canadienne, le terreau de son travail. L’œuvre de Rick Bass, parfait exemple d’une écriture « biorégionaliste », autrement dit montant des matières, des formes de vie, du relief et des rythmes du lieu où elle a germé, est parfaitement emblématique du nature writing contemporain.

Remarqué pour ses nouvelles frisant le réalisme magique dans Platte River (1993) ou The Watch (1989), écrivant aussi bien sur les ours (Les Derniers Grizzlys, 1995), les loups (The Ninemile Wolves, 1992) ou les caribous (Caribou Rising, 2004), le prolifique Rick Bass est le prototype même de l’écrivain écologiste totalement engagé – luttant sans relâche, notamment dans Le Livre de Yaak (1996), pour que sa vallée obtienne la protection du gouvernement fédéral américain, mais aussi consacrant plusieurs ouvrages à décrire son « ajustement » au terrain où il a choisi de s’ancrer, comme il le raconte dans Winter (1991). Son ouvrage le plus récent sur le Yaak, Le Journal des cinq saisons (2009), se lit – l’auteur nous y invite d’ailleurs – comme une transposition à l’ouest du Walden de Thoreau ; on peut aussi y percevoir un écho de l’Almanach de Leopold. Bass y décrit notamment son engagement physique, au rythme de tâches hypnotiques qui assoupissent l’esprit réflexif et accordent le corps à la terre : interminable arrachage, à genoux, de mauvaises herbes, « des dizaines d’heures passées à quatre pattes, aussi proche du sol que possible, agrippant, arrachant, comme une sorte de rituel sacré, de minuscule dîme, ou même de modeste prière », portage épuisant, toute la nuit, de seaux d’eau jusqu’à un incendie, submersion gourmande dans les buissons d’airelles, tout est bon pour éteindre l’ego « et peut-être, au fond de cet épuisement, atteindre l’état de rêve, de descente ou d’immersion appelé par la saison ». L’esprit de l’homme moderne occidental est si bardé de représentations contraires au principe d’une habitation harmonieuse de l’écosystème que le réapprentissage doit d’abord passer par le corps. Comme le marcheur entre en communion avec la montagne, dont la pente lui dicte son rythme, dont les pierres du sentier indiquent où poser le pied, le passage des saisons sur la Terre anime le tracé des phrases de l’écrivain.

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Oiseau Anhinga-Anhinga, J. J. Audubon

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Le Cours de l’Empire. Désolation, T. Cole

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A Storm in the Rocky Mountains. Mt. Rosalie (Orage dans les montagnes Rocheuses), A. Bierstadt

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Yves-Charles GRANDJEAT, « NATURE WRITING, littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/nature-writing-litterature/