MUSÉE

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Du sanctuaire au média

Les créateurs ont été les premiers à mettre en doute, parfois avec violence, le bien-fondé d'une institution qui leur était doublement destinée, comme lieu de formation et comme terme de consécration. Le mot célèbre de Pissarro : « Il faut brûler les nécropoles de l'art » – auquel fait écho celui de Vasarély : « Je veux en finir avec tout ce qui précisément fait le musée : l'œuvre unique et irremplaçable, le pèlerinage, la contemplation passive du public... » – montre bien que le musée, conçu au départ comme dépôt des règles et des recettes du « beau métier » et du « beau style », comme garant d'une continuité dans la tradition, passa très vite pour imposer des références contraignantes, nuisibles à la liberté de la création, et des critères esthétiques suspects d'entraver la compréhension par le public des courants les plus modernes. Il est un fait que, depuis la fin du xixe siècle, l'apprentissage technique et formel de l'artiste s'est de plus en plus détaché des exemples du passé, que l'utilisation, par les sculpteurs et les peintres, de matériaux nouveaux et très divers, voire de technologies nouvelles qui leur étaient jusque-là étrangers, et la fabrication industrielle des produits classiques ont mis un terme à l'idée du métier ancestral. On peut constater toutefois, depuis quelques années, l'esquisse d'un mouvement inverse, qui prend la forme d'un retour à un état d'esprit et à des pratiques plus « professionnelles » et d'un regain d'intérêt pour la nature et l'« art des musées » comme sources d'inspiration, mouvement dont il est au demeurant trop tôt pour dire s'il s'agit d'un véritable renouveau, porteur d'avenir, ou d'un simple caprice de la mode, marginal et éphémère. Il est hors de doute que la tradition, telle que l'envisageait le xixe siècle, a perdu sa signification ; aucun système cohérent de normes et de règles, nul corpus de recettes et de procédés ne définissent une activité qui se disperse aujourd'hui, de mouvements d'avant-garde en accès de nostalgie, dans le champ infini de tous les possibles et n'assume plus de mission de représentation collective ; a fortiori aucun critère d'ordre esthétique.

Face à un doute grandissant sur la qualité globale de la création contemporaine, dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'emporte pas l'adhésion des foules, les musées d'art offrent le visage serein des détenteurs de valeurs sûres. La société de loisirs aidant, leur cote de popularité et leur taux de fréquentation semblent un peu partout en hausse (avec toutefois des écarts considérables cependant selon les lieux, entre les villes de province et les capitales : environ un quart des 60 à 70 millions de visiteurs annuels des musées français est réalisé par les seuls 33 musées nationaux – dont le Louvre, Orsay et Versailles –, concentrés pour l'essentiel à Paris et en région parisienne). La socialisation progressive des biens culturels provoque d'autre part un accroissement constant de leur patrimoine, qui en renforce l'intérêt : en ce qui concerne l'art ancien, le phénomène tourne au monopole, les collections privées ayant tendance à se vider en raison des charges fiscales très lourdes qui grèvent leur transmission ; en France, le système de la dation, c'est-à-dire le règlement des droits de succession sous la forme d'un don d'objets présentant un intérêt artistique ou plus généralement culturel, concourt de plus en plus à cet enrichissement ; en Angleterre, celui des National Trusts permet de maintenir dans leur intégrité les grands apanages privés – demeures et collections –, en les ouvrant au public et celui du prélèvement sur les jeux de hasard (que connaissent aussi l'Italie, la Belgique et le Land de Berlin, mais pas encore la France) participe également beaucoup à la protection du patrimoine.

Musée d'Orsay

Photographie : Musée d'Orsay

L'allée centrale du musée d'Orsay, à Paris, réaménagé en 1980 par Gae Aulenti et inauguré en 1986, réutilise la verrière de l'ancienne gare d'Orsay édifiée pour l'Exposition universelle de 1900 par l'architecte Victor Laloux. Cette allée est consacrée à la sculpture de la période... 

Crédits : Eduardo Fuster/ Universal Images Group/ Getty Images

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Mais la faveur dont bénéficie à nouveau l'institution auprès du public ne tient pas uniquement à un repli des esprits sur les réussites du passé, mesurées aux échecs du présent, et réciproquement. Les multiples attaques dont elle a été la cible depuis plus d'un siècle de la part des artistes et des intellectuels – en mai 1968 encore certains militants réclamaient son abolition en tant que bastion inaccessible de la culture bourgeoise, et l'éparpillement des collections dans les lieux mêmes de la vie quotidienne –, ont certainement contribué, quoi qu'on en dise, à faire prendre conscience à ses responsables de l'image grandiloquente et de l'indifférence passive au présent qu'elle avait héritées du xixe siècle. Le résultat est que, sur la base des objectifs qui leur avaient été assignés dès cette époque – conservation et étude des collections, souci de perpétuer le goût de l'art et de l'histoire, de développer l'intérêt pour la science et d'agrémenter les loisirs, volonté de prestige enfin –, les musées opèrent depuis les années 1970 une sorte de métamorphose, fondée sur deux axes principaux : renouveau de l'architecture et de la muséographie, diversification des activités d'« ouverture » et d'animation.

Expression de l'orgueil national, l'architecture des musées métropolitains du siècle passé obéissait à un goût de l'emphase et du grandiose qui semble avoir aujourd'hui vécu : l'ultime manifestation du fameux « style temple », inspiré de l'Antiquité gréco-romaine, qu'avaient inauguré Leo von Klenze à la Glyptothèque de Munich et C.-F. Schinkel à l'Altes Museum de Berlin (1824-1828), fut la National Gallery de Washington, construite de 1937 à 1942 par Pope et Rice. Celle-ci a été agrandie récemment d'un nouvel édifice composé de trois tours triangulaires, dû à I.-M. Peï, qui, bien qu'il en renie le vocabulaire antiquisant, s'harmonise avec le bâtiment principal par l'ampleur de ses proportions et son revêtement de pierres. Si le musée contemporain demeure un monument d'aspect exceptionnel dans le paysage urbain, c'est de plus en plus comme œuvre d'art en soi, tel le musée Guggenheim de F. L. Wright à New York, et non comme expression solennelle mais standardisée d'un contenu et d'une fonction. Dans l'entre-deux-guerres s'est fait jour par ailleurs, à côté de grandes réalisations de prestige, une tendance à la discrétion privilégiant l'intégration aux lieux, surtout lorsqu'il s'agit de sites naturels (Rijksmuseurn Kröller-Müller d'Otterlo par H. Van de Velde, 1922-1953 ; musée de la Préhistoire à Nemours et musée de Villeneuve-d'Ascq près de Lille, par Roland Simounet, achevés en 1981 et 1984). Toutefois, depuis une dizaine d'années environ, on constate dans l'architecture des musées nouvellement construits un retour à la volonté de monumentaliser certaines parties de l'édifice pour faire ressortir davantage l'importance de son contenu : cette tendance qui s'exprime dans les styles les plus divers, de l'historicisme au postmoderne et au high-tech, est particu [...]

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Pour citer l’article

Robert FOHR, « MUSÉE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/musee/