KĀDHĀFI MU‘AMMĀR AL- (1942-2011)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Mu’ammar al-Kādhāfi, homme politique libyen, a dirigé son pays d'une main de fer de 1969 à 2011.

Né le 19 juin 1942, dans une famille semi-nomade des environs de Syrte qui appartient à la tribu des Kadhafa, Mu’ammar Mohammad ’Abd al-Salām Abū Minyār al-Kādhāfi est envoyé en 1956 dans une école préparatoire à Sebha, dans la province méridionale du Fezzan, avant d'entrer à vingt et un ans à l'Académie militaire royale de Benghazi, d'où il sort diplômé en 1966. Affecté dans le corps des ingénieurs avec le grade de lieutenant, il développe rapidement, dans le sillage du leader égyptien Nasser, une sensibilité politique nationaliste arabe. Il s'oppose à la tutelle américaine et britannique imposée sur la Libye après la Seconde Guerre mondiale, malgré l'indépendance du pays en 1951. Il considère également la monarchie senoussienne au pouvoir comme un régime corrompu et pro-occidental.

Ainsi, Kādhāfi organise avec un groupe de jeunes officiers un coup d'État qui renverse, le 1er septembre 1969, le roi Idris Ier et établit la République arabe libyenne. S'assurant rapidement la prééminence sur les autres officiers ayant organisé la révolution, il s'attache à émanciper la Libye des tutelles étrangères, en fermant des bases militaires, en imposant un meilleur partage des revenus pétroliers et en expulsant les derniers colons italiens. Pourtant, dès le milieu des années 1970, la politique panarabe et panmaghrébine s'avère être une impasse. Sur le plan intérieur, alors que les services secrets britanniques, français et américains tentent à plusieurs reprises de l'éliminer, le colonel Kādhāfi (qui s'est octroyé ce grade militaire) organise la répression de la dissidence, notamment en emprisonnant et faisant assassiner divers opposants.

En 1977 s'ouvre une nouvelle phase dans le régime de Kādhāfi, dont l'idéologie aussi bien socialiste qu'islamique est issue de son Livre vert (dont le premier tome est publié en 1976). Volontiers provocateur, cultivant son image de Bédouin vivant sous la tente loin des palais, le colonel Kādhāfi se retire formellement du gouvernement. Il prend le titre de Guide de la révolution et instaure le régime de la Jamahiriya – État des masses – fondé sur la démocratie directe, le pouvoir étant théoriquement aux mains de comités populaires. Grâce à la croissance des revenus du pétrole, il peut mettre en place un système assurant l'éducation, le logement et la santé pour tous, et promouvoir dans une société très conservatrice la place de la femme et des populations noires du sud du pays. Mais cette politique, qui comprend aussi la construction d'infrastructures, comme la Grande Rivière artificielle qui apporte de l'eau des gisements fossiles du sud vers les régions côtières, n'atténue pas les fortes inégalités régionales. De plus, elle s'accompagne, dès les années 1980, d'un renforcement de la répression de la dissidence ainsi que de l'opposition islamiste.

Sur le plan international, la politique du colonel Kādhāfi s'oriente vers un idéal panafricain, qui culmine au cours des années 1990 avec l'ambition de créer les États-Unis d'Afrique. Le Guide libyen s'attache aussi à soutenir la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud, divers mouvements palestiniens, ainsi que des mouvements séparatistes en Europe. Dans le but de contester l'héritage de la présence coloniale au Sahel, il appuie diverses factions tchadiennes et tente d'annexer le nord de ce pays dans les années 1980 afin d'éliminer la frontière établie par les Français et les Allemands un siècle plus tôt, ce qui provoque un conflit indirect avec Paris. Le régime de Kādhāfi est également directement impliqué dans plusieurs attentats : d'abord celui perpétré dans une discothèque berlinoise fréquentée par des soldats américains en 1986, puis celui de Lockerbie, en Écosse, contre un avion civil américain en 1988, et enfin celui contre un DC-10 d'U.T.A. dans le désert du Ténéré au Niger en 1989. Considéré comme un dangereux activiste qui soutient et arme des mouvements terroristes, Kādhāfi est mis au ban des nations. En avril 1986, les États-Unis bombardent Tripoli et Benghazi. À partir de 1992, l'O.N.U. impose un embargo militaire et aérien (celui-ci sera levé en 2003). Dès la fin des années 1990, cependant, le colonel Kādhāfi tente de se rapprocher de la communauté internationale en soldant peu à peu ses contentieux (il livre les suspects de l'attentat de Lockerbie et met fin à son programme d'armes de destruction massive) et en jouant un rôle de médiateur dans plusieurs conflits, notamment africains. Depuis 2003, il est accepté comme interlocuteur par les Américains et les Européens, pour son rôle dans la lutte contre les flux migratoires transsahariens et transméditerranéens et dans celle contre les réseaux islamistes tant dans son pays qu'en général.

Mu̔ammar al-Kadhafi, 2007

Photographie : Mu̔ammar al-Kadhafi, 2007

Mu̔ammar al-Kadhafi, «l'homme le plus dangereux du monde», comme le qualifiait Ronald Reagan en 1986, effectue un retour, remarqué et controversé, sur la scène internationale, à l'occasion de sa visite à Paris, en décembre 2007. 

Crédits : Remy De La Mauvinière/ AFP

Afficher

Mais, dans le sillage des révolutions tunisienne et égyptienne du début de l'année 2011, éclate une révolte à Benghazi. Fustigeant les rebelles, parmi lesquels il ne veut voir que les djihadistes qu'il réprime depuis plusieurs décennies, Kādhāfi ne saisit pas qu'il s'agit aussi d'une contestation populaire de son pouvoir et d'une demande de justice et de liberté de la part de la population libyenne. Il mène une répression sanglante qui fait plusieurs centaines de morts, et s'enferme dans une posture de défi qui finit par l'affaiblir irrémédiablement. Il doit faire face à l'intervention de l'O.T.A.N., décidée à la suite de la résolution 1973 adoptée en mars 2011 par le Conseil de sécurité des Nations unies. Les positions de l'armée loyale au Guide libyen et tous ses bastions sont alors bombardés. Par ailleurs, le soulèvement est devenu une véritable guerre de factions. Au cours de l'été de 2011, le colonel Kādhāfi, retranché à Tripoli, n'arrive pas à mobiliser ses alliés parmi la population pour contrer l'avancée des troupes rebelles renforcées par des milices djihadistes et des commandos étrangers. Le 20 octobre 2011, alors que la ville de Syrte, dans laquelle il s'est replié après la chute de Tripoli, est sur le point d'être prise par les rebelles, une frappe de l'O.T.A.N. stoppe son convoi dans sa fuite. Livré aux combattants rebelles et aux milices, il est exécuté sommairement le même jour. De ses deux mariages, Mu’ammar al-Kādhāfi a eu huit enfants. Trois d'entre eux sont morts durant la guerre de 2011.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

  • : docteur en histoire, habilitée à diriger des recherches, chercheur D.F.G. au Zentrum Moderner Orient, Berlin

Classification

Autres références

«  KADHAFI MU'AMMAR AL- (1942-2011)  » est également traité dans :

IDRĪS Ier, MUḤAMMAD IDRĪS AL-MAHDĪ AL-SANŪSĪ (1890-1983) roi de Libye (1951-1969)

  • Écrit par 
  • Taoufik MONASTIRI
  •  • 1 417 mots
  •  • 1 média

Roi de Libye (1950-1969). Mohamed Idris as- Sanoussi est né le 13 mars 1890 à El-Jaghboub dans le nord-est du désert libyen, non loin de la frontière égyptienne. Oasis perdue entre sebkhats et dunes, El-Jaghboub était le siège de la « Zaouiya mère » de la confrérie sanoussiya. Idris est le fils aîné de Mohamed el-Mahdi as-Sanoussi et le petit-fils du prestigieux fondateur de la tariqa sanoussiya […] Lire la suite

JUSTICE - Justice politique

  • Écrit par 
  • Robert CHARVIN
  •  • 8 856 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre «  De l'ordre interne à l'ordre international »  : […] La justice est traditionnellement l'une des composantes majeures de la souveraineté de chaque État. Néanmoins, l'intensité des conflits internationaux contemporains et les crimes de guerre commis ont soulevé le problème de la responsabilité de ceux qui les ont ordonnés ou perpétrés. La fin de la Première Guerre mondiale a posé le principe de la mise en accusation de l'ex-empereur Guillaume II (ar […] Lire la suite

KHALED IBN ‘ABD AL-‘AZĪZ (1914-1982) roi d'Arabie Saoudite (1975-1982)

  • Écrit par 
  • Fernand TOMICHE
  •  • 1 289 mots

Né en 1914, à Riyadh, la capitale du royaume fondé en 1932 par son père, le grand Saoud, Khaled est mort à Taif, dans son palais d'été, le 14 juin 1982. Son règne a duré du 25 mars 1975, lorsqu'il succède à son frère Fayçal, assassiné par un neveu, au 14 juin 1982, jour où il succombe à une crise cardiaque. Toute sa vie, Khaled a été très influencé par son frère Fayçal, de sept ans son aîné. Comm […] Lire la suite

LIBYE

  • Écrit par 
  • Nora LAFI, 
  • Olivier PLIEZ, 
  • Pierre ROSSI
  •  • 11 701 mots
  •  • 14 médias

Dans le chapitre « Chute du régime »  : […] Mais dans le sillage de la révolution tunisienne de janvier 2011, et alors que l'Égypte entre également dans une période de profonds bouleversements, la Libye connaît une série de manifestations qui débouchent, en février, sur une véritable insurrection. La ville de Benghazi en est l'épicentre. Face à la violence de la répression, l'équilibre négocié au cours des années 2000 par le colonel Kadhaf […] Lire la suite

MAGHREB - Le Maghreb politique

  • Écrit par 
  • Karima DIRÈCHE
  •  • 7 440 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « La chute de deux dictateurs : Ben Ali et Kadhafi »  : […] En Tunisie, l'immolation par le feu d'un jeune marchand ambulant, en décembre 2010, en réaction aux harcèlements et brimades de la police locale, est l'événement improbable qui a déclenché ce qu'on appellera la « révolution de jasmin ». En moins d'un mois, le système népotiste de Ben Ali, qui a gangréné, par des logiques de corruption au plus haut sommet de l'État, la société et l'économie tunisi […] Lire la suite

PRINTEMPS ARABE ou RÉVOLUTIONS ARABES

  • Écrit par 
  • Philippe DROZ-VINCENT
  •  • 8 179 mots

Dans le chapitre « L'armée, arbitre ultime ? »  : […] La place de l' armée constitue un autre élément de différenciation entre ces multiples révoltes. Dans le cas de la Tunisie, la petite armée (35 000 hommes), qui a une tradition légaliste, est toujours restée soumise au pouvoir civil (le pays indépendant a été construit par les élites civiles du Néo-Destour). Elle n'a pas participé à la répression depuis les années 1990, qui a été menée par un appa […] Lire la suite

TOUAREGS

  • Écrit par 
  • René OTAYEK
  •  • 4 565 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « La question touarègue et l’après-Kadhafi »  : […] Mais cet intérêt des grandes puissances n’empêche pas le Sahara de s’embraser après la chute du régime du colonel Kadhafi à l’automne de 2011. Confronté, comme d’autres États arabes (Tunisie, Égypte, Maroc, Bahreïn, etc.), à une vague de contestation démocratique à partir de février 2011, le régime libyen doit, en outre, faire face à une intervention militaire internationale menée sous l’égide de […] Lire la suite

TRIPOLI, Libye

  • Écrit par 
  • Nora LAFI
  •  • 818 mots

Tripoli ( Tarablus al-Gharb , Tripoli d'Occident, également connue en Europe comme Tripoli de Barbarie) est la capitale, la plus grande ville ainsi que le principal port et centre économique de la Libye. Située au nord-ouest du pays, l'agglomération compte environ 1,8 million d'habitants en 2011. Dès l'Antiquité, la ville, qui se nomme alors Oea, forme un établissement urbain important grâce à la […] Lire la suite

Les derniers événements

31 janvier 2018 - 1er février France – Tunisie. Visite du président Emmanuel Macron à Tunis.

Mu’ammar al-Kadhafi, qu’il rend responsable de la situation présente dans le pays. Devant un parterre de chefs d’entreprise, il annonce le doublement d’ici la fin de son mandat des investissements français en Tunisie – actuellement de 100 millions d’euros par an. […] Lire la suite

10 juin 2017 Libye. Libération de Saïf al-Islam Kadhafi.

al-Islam, fils cadet de l’ancien dictateur Mu’ammar al-Kadhafi, qu’elle détenait à Zenten, au sud de Tripoli, depuis son arrestation en novembre 2011. En juillet 2015, un tribunal de Tripoli avait condamné Saïf al-Islam Kadhafi à mort par contumace, mais la sentence n’avait pas été appliquée car les brigades de Zenten avaient alors pris le parti du […] Lire la suite

2-26 mai 2017 Libye. Massacre de soldats de l'ANL par une milice islamiste.

al-Barghathi. Le 20, l’ANL riposte en bombardant des positions de la Troisième Force dans la région. Le 26, des affrontements entre milices rivales autour d’une prison de Tripoli où sont détenus d’anciens responsables du régime de Mu’ammar al-Kadhafi font plusieurs dizaines de morts. […] Lire la suite

28 juillet 2015 Libye. Condamnation à mort d'un des fils de Mu'ammar al-Kadhafi.

Mu’ammar al-Kadhafi renversé en août 2011, dont le fils de l’ancien dictateur, Saïf al-Islam, et l’ancien chef des renseignements militaires Abdallah al-Senoussi. Des organisations de défense des droits de l’homme dénoncent les atteintes aux droits de la défense. Saïf al-Islam, qui est détenu par une milice de Zenten depuis son arrestation en novembre […] Lire la suite

2-31 mars 2015 Libye. Agitation politique sur fond de négociations de paix.

Al-Baïda, dans l’est du pays, nomme le général Khalifa Haftar « commandant militaire en chef ». Cette nomination officialise l’influence de cet ancien proche du président Mu’ammar al-Kadhafi qui, de son propre chef, a lancé en mai 2014 l’opération Karama contre les « terroristes », appellation qualifiant à la fois la coalition islamiste Aube de la  […] Lire la suite

Pour citer l’article

Nora LAFI, « KĀDHĀFI MU‘AMMĀR AL- - (1942-2011) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mu-ammar-al-kadhafi/