MOYEN ÂGELa pensée médiévale

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Le régime de la question

Faites pour la ville et ne se concevant pas sans elle, les écoles de dialectique du xiie siècle ont imposé à la philosophie et à la théologie un mode de réflexion argumentative qui a progressivement supplanté la pédagogie monastique vouée à la seule lectio. La technique de la quaestio est probablement née dans l'Antiquité tardive : les Tusculanes de Cicéron, les Lettres à Lucilius de Sénèque (notamment les lettres 94 et 95) semblent indiquer l'existence de procédures romaines d'argumentation scolaire in utramque partem ; reste que la question médiévale a trouvé ses premiers appuis explicites dans la seule théorie aristotélicienne de la dispute avec sa quadruple distinction entre arguments didactiques, dialectiques, critiques et éristiques. On sait qu'il y a quatre sortes de disputes au sens aristotélicien du terme : la disputatio doctrinalis, procédant des « principes propres à une science donnée et non de ce qui paraît probable au respondens » ; la disputatio dialectica, dont les syllogismes sont formés « à partir de prémisses probables concluant à la contradictoire de la thèse donnée » ; la disputatio temptativa, procédant de prémisses qui « semblent vraies au répondant et que doit nécessairement connaître celui qui se donne pour posséder une science » ; la disputatio sophistica ou litigiosa, procédant de prémisses qui « paraissent probables alors qu'elles ne le sont pas ». La pédagogie médiévale des quaestiones et des disputationes reprend l'essentiel de ces distinctions, mais elle y met sa propre marque en empruntant à chacune ce qu'il lui faut pour construire un certain nombre de modèles d'argumentation, plus ou moins liés à une possibilité de validation empirique.

Dans les années 1050-1150, la théorie des lieux communs s'organise autour d'un petit nombre de topoi centrés sur des relations d'inclusion (a toto, a parte), c'est-à-dire d'implication entre propositions de qualité identique, de coextension (a pari) – bi-implication entre propositions de qualité identique – et d'exclusion (ab oppositis, ab immediate contrariis) – implication ou bi-implication entre propositions de qualité opposée. La relation entre les termes est désignée par l'expression d'habitudo localis, rapport local ou topique lui-même monnayé dans une maxime topique telle que : « Tout ce qui est prédiqué du genre est prédiqué de l'espèce. » Au xiiie siècle, la liste des loci s'agrandit considérablement. Dans le même temps, la notion logique d'habitudo localis se voit développer en une théorie ontologique de l'esse habitudinis ou esse consequentiae, distingué de l'esse in actu ou esse ut nunc, qui introduit un mode d'être (modus essendi) spécifique permettant une interprétation non existentielle de la copule capable d'assurer la vérification d'une proposition indépendamment de toute référence actuelle. Cette innovation logico-sémantique sera âprement discutée ; elle n'en est pas moins l'indice que le mode de raisonnement topique a, dès cette époque, acquis à la fois une consistance conceptuelle et une prédominance pédagogique qui vont faire de lui un des facteurs principaux de la recherche philosophique.

L'art des topiques n'est pas pour autant un simple phénomène scolaire puis universitaire. En un sens, il concerne toute la culture. Si de larges pans de la littérature médiévale consistent dans une description narrative réglée par des maximes d'invention topique permettant d'attribuer un certain nombre de traits (argumenta) à une personne, une chose ou une action (D. Kelly), des formes littéraires plus fines ou des figures typiques de la situation romanesque reflètent aussi à leur manière la prédominance sociale du modèle de la dispute : c'est le cas des jeux-partis (langue d'oïl) ou partimens (langue d'oc), sortes de débats ou de joutes poétiques en relation avec la lyrique courtoise, instrumentés par des maximes, des proverbes et des images (M. Gally) ; c'est aussi le cas de l'« art du parjure » mis en scène dans les serments « ambigus » des romans français des années 1180 (tels que le Roman de Tristan de Béroul ou le Chevalier de la Carrette de Chrétien de Troyes), véritables jeux sur la référence et la coréférence où, comme le dialecticien, mais par d'autres moyens, le romancier, manipulant une « double référenciation », montre que la vérité est non seulement affaire de langage mais elle-même langage et « rien que langage » (C. Marchello-Nizia). C'est, cependant, dans les productions proprement universitaires que le caractère ludique de la culture médiévale va trouver son expression la plus forte.

La formation d'un intellectuel est « agonistique » (R. Barthes). Maître ou étudiant, l'« artien » et le « théologien » sont toujours face à d'autres hommes qui sont engagés comme eux dans un réseau complexe de prestations et de contre-prestations, réglés par des usages eux-mêmes fixés par les statuts. Un cursus de formation est d'abord un jeu de rôles qui voit le même individu passer constamment du rôle d'enseigné à celui d'enseignant. On ne peut donc mettre à part le rituel académique, comme s'il n'était qu'un simple cadre contingent. La dispute fait partie de la vie de l'esprit ; elle en est le ressort et la structure. Fixée dans ses grandes lignes dès les années 1240, la disputatio universitaire est à la fois un exercice d'apprentissage et une méthode d'enseignement. Dotée d'une structure formelle rigide remplie par une multiplicité d'intervenants ayant chacun une tâche spécifique, la dispute théologique « ordinaire » réunit au minimum un maître, qui choisit le thème de la discussion et préside aux échanges, deux bacheliers (ou, plus largement, deux étudiants de niveau académique différent), commis l'un et l'autre à un rôle : celui d'opponens, qui consiste à fournir un certain nombre d'arguments allant contre la thèse proposée (contra) par le maître sous forme interrogative (utrum) ; celui de répondant (respondens), qui consiste à défendre la thèse discutée (pro), à soumettre une solution provisoire (positio) et à donner une première réfutation des arguments contra (responsio). Après cette première passe d'armes généralement concentrée en un après-midi, les débats reprennent le premier jour « lisible » après la disputatio : le maître, qui jusque-là n'était pas ou guère intervenu, donne alors sa propre solution (introduite par dicendum), résume et analyse l'ensemble de la discussion, puis revient sur chaque argument contra, voire sur la « réponse » du bachelier s'il la juge médiocre ou erronée : c'est la determinatio magistralis.

À la faculté des arts, la technique de la disputatio a son développement propre. Typique de la pédagogie logique est la pratique des sophismata, dont le point de départ est à chercher directement dans les méthodes d'enseignement des écoles parisiennes du xiie siècle. En témoignent, notamment, [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de philosophie, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section, sciences religieuses), chaire histoire des théologies chrétiennes dans l'Occident médiéval

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Pour citer l’article

Alain de LIBERA, « MOYEN ÂGE - La pensée médiévale », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/moyen-age-la-pensee-medievale/