MOYEN ÂGELa pensée médiévale

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« Ordo disciplinae »

L'apparition d'une science médiévale de l'interprétation est réglée par un certain nombre de transformations qui, à partir des années 1150, font passer le discours de l'assimilation des données philosophiques et théologiques de la période tardo-antique à la production de langages, de méthodes et de problèmes nouveaux : au niveau des techniques pédagogiques, le passage de la lectio à la quaestio ; au niveau des genres littéraires, le passage des florilèges et des gloses aux sommes ; au niveau des pratiques épistémologiques, le passage de la defloratio des données authentiques (authentica) à la détermination des solutions magistrales (magistralia). Théologie et philosophie suivent ici le même trajet, fruit d'une même volonté de réorganisation ou de redistribution de leurs corpus respectifs. En théologie, la méthode pédagogique et le genre littéraire de la quaestio donnent naissance à la littérature des Sententiae dont le prototype est fourni par les quatre livres des Sentences de Pierre Lombard (1095 ? -1160) ; en philosophie, c'est-à-dire d'abord en logique, le genre littéraire des petites sommes (summulae) propose une véritable refonte de l'Organon.

Face à un corpus livré de manière plus ou moins empirique, le penseur du Moyen Âge cherche l'ordre caché qui va présider à l'articulation conceptuelle d'une pratique scientifique. Il y a un ordre conceptuel de l'Écriture et un ordre conceptuel du corpus aristotelicum : tous deux doivent être produits, travaillés, questionnés, dialectisés. De ce point de vue, l'amorce de ce qui va devenir la méthode scolastique est sans aucun doute le Sic et non (Oui et non) d'Abélard. De prime abord, ce texte n'existe pas comme « texte ». C'est un recueil d'autorités regroupant des passages tirés de la Bible, des Pères de l'Église et des arrêtés conciliaires. Pourtant, tout distingue cette collection d'un simple florilège ou répertoire. La forme de la quaestio s'est imposée à l'ordre des matières : les autorités assemblées se contredisent et appellent un oui ou un non, bref la production d'une dialectique des contenus par la mise en argument de discordances soigneusement établies : non solum diversa sed adversa. L'entrée de la logique aristotélicienne en théologie sous forme de questions naissant à fleur de texte, par affirmation et négation du même, fait de l'exégèse une véritable pratique de la discussion. Le lecteur est devenu acteur ; on ne peut plus lire sans mettre en jeu ce qu'on énonce. Tel que le conçoit Abélard, l'acte de pensée devient ainsi une discipline collective : pour penser, il faut apprendre à « peser le sens des mots » (vocum impositiones pensando), à « distinguer les arguments » (argumentorum discretio) et à « s'engager dans la dispute » (disputationis disciplina).

La généralisation d'un modèle dialectique doté d'une telle puissance d'intelligibilité fait qu'il intègre progressivement toutes les formes littéraires et pédagogiques qu'il a lui-même suscitées. Les Sentences du Lombard, où la matière scripturaire avait trouvé une première forme d'organisation conceptuelle, deviennent elles-mêmes objet de discussion. Dans la période des universités, le genre littéraire du « commentaire sur les Sentences » se substitue à l'explication de la Bible comme paradigme théologique dominant – changement de régime que, quasiment seul au xiiie siècle, Roger Bacon dénoncera comme un des « sept péchés » des études théologiques dans l'université de Paris. Le « commentaire sur les Sentences » suit un programme relativement fixe : « division » du texte ; « exposition », qui dégage les problèmes et pose leurs solutions ; « explication », qui apporte les compléments et les précisions d'ordre textuel ou philologique ; « doutes » et « questions concernant la lettre », qui permettent d'aborder des thèmes voisins ou connexes.

L'« exposition » est normalement conduite per modum quaestionis ; c'est le temps fort d'un travail que les statuts universitaires veulent personnel. À partir du xive siècle, les questions sur les questions du Lombard submergent tout l'appareil : le contact direct avec le texte est perdu ; la question s'autonomise et sort concrètement de son cadre initial. C'est un des moments les plus novateurs et les plus riches de la pensée médiévale – c'est aussi le plus en friche : le Repertorium commentariorum in Sententias Petri Lombardi établi en 1947 par Friedrich Stegmüller contient plus de mille quatre cents entrées. La quasi-totalité reste à éditer.

Autre dérivé du genre sententiaire, la « somme de théologie » réalise dans son architecture même l'exigence de mise en ordre disciplinaire fondant une science conçue sur le mode d'une question posée au texte : livres, quaestiones et articles tissent le moment oral de la dispute à la trame du texte sententiaire. La juxtaposition des thèses (quod sic) et des antithèses (sed contra) n'est pas une convention rhétorique ni une simple méthode d'exposition. Le savoir qui s'y note n'est pas déjà fait, mais en train de se faire. Cette reprise multiple, contradictoire, totalisante, qui déploie au niveau de la pensée ce que le Sic et non d'Abélard avait anticipé sous forme de dossier, fait de l'articulus une véritable « unité de travail » (M.-D. Chenu) où la confrontation des opinions s'intériorise dans le dynamisme collectif d'une pensée opérant sur elle-même.

La dialectisation du savoir théologique où s'exprime la recherche de l'ordo disciplinae a, naturellement, son pendant dans le mode de production du savoir philosophique ; mais le phénomène est là plus complexe, dans la mesure où les modèles d'interprétation sont plus nombreux et les sources plus hétérogènes. Si la « somme de logique » est à l'Organon ce que la « somme de théologie » est à la « page sacrée », la lecture et le questionnement des textes philosophiques s'alimentent aussi aux techniques de commentaire pratiquées en terre d'islam. Dans la seconde moitié du xiie siècle et jusque vers 1230, le conflit des interprétations se déploie dans la « paraphrase » héritée du De anima et de la Metaphysica d'Avicenne, qui, comme ses modèles hellénistiques, fond le texte d'Aristote dans un exposé continu où chaque unité, retranscrite, retravaillée et reformulée s'insère en silence dans une nouvelle économie textuelle. Avec l'« entrée » d'Averroès (1230), et à l'exception notable d'Albert le Grand, la paraphrase s'efface devant diverses formes de commentaires littéraux apparentées aux « commentaires moyens » et aux « grands commentaires » du philosophe cordouan. Les lecturae pratiquées par les maîtres ès arts de l'université de [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de philosophie, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section, sciences religieuses), chaire histoire des théologies chrétiennes dans l'Occident médiéval

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Pour citer l’article

Alain de LIBERA, « MOYEN ÂGE - La pensée médiévale », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/moyen-age-la-pensee-medievale/