MOUVEMENT

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La conceptualisation du mouvement que ruinera Galilée

Mouvement et changement

L'idée de mouvement est d'abord apparue comme difficile à penser logiquement. Faire du mouvement une chose naturelle, en effet, c'est dire que l'être n'est pas totalement être et qu'il participe donc de son contraire, le non-être. Comme le dit Maurice Clavelin (La Philosophie naturelle de Galilée), « un des grands mérites de la physique aristotélicienne est précisément d'avoir voulu montrer que l'on pouvait donner un sens au changement sans récuser en rien les exigences de la pensée logique ». On sait que c'est par la distinction entre l'être en acte (ensemble des qualités actualisées, réalisées) et l'être en puissance (ensemble des qualités que le sujet par sa nature est capable d'acquérir) qu'Aristote introduit un certain non-être de l'être et, par là-même, résout le paradoxe logique de Parménide.

« Le mouvement, dit Aristote, est l'acte de ce qui est en puissance en tant que tel » (Physique, III). Le mouvement est donc un processus autorisant le passage de l'être en puissance à l'être en acte étant entendu qu'un être peut être à la fois en acte et en puissance ; en ce sens, il est ce qui permet à l'être de se réaliser, l'existence en puissance étant, dans cette perspective, conçue comme une privation. Il convient de remarquer (en vue de ce qui sera dit plus loin de la conception post-galiléenne) : premièrement, que le mouvement, en tant qu'il est processus de passage, est avant tout transitoire (plus même, il disparaît une fois l'acte accompli) ; deuxièmement, qu'il est caractérisé par les « termes entre lesquels il se produit, un terminus a quo et un terminus ad quem », selon l'expression de Maurice Clavelin.

On l'aura compris, le mouvement tel que nous le pensons actuellement apparaît chez Aristote comme une catégorie du changement. Aristote, en effet, se fondant sur la distinction entre matière inerte et matière vivante, établit une classification des changements. Il commence par distinguer le changement « selon la substance » (catégorie affectant le vivant, à l'intérieur de laquelle se trouvent rassemblées la génération et la corruption) du changement affectant des substances déjà existantes, inertes en particulier. Cette dernière catégorie est elle-même subdivisée en trois sous-catégories, selon que le changement affecte la qualité, la quantité ou le lieu de la substance considérée. Le changement n'affectant que le lieu de la substance, qu'Aristote appelle phora (souvent traduit par « mouvement local »), correspond grossièrement à ce qu'aujourd'hui nous désignons du nom de mouvement. Grossièrement, car cette correspondance n'est qu'approximative : la phora n'est pas indépendante des autres types de changement ; en particulier, les changements selon la qualité supposent toujours un transport local.

Mouvement et repos

Il pourrait sembler, à la suite de ce qui vient d'être dit, que la phora possède une certaine autonomie par rapport aux choses qu'elle affecte. Or il n'en est rien, car Aristote établit une corrélation « naturelle » entre les « lieux » et les choses, corrélation elle-même fondée sur une certaine vision cosmologique du monde (celle-là même que Galilée devra réfuter avant d'entreprendre la constitution d'une « science nouvelle » du mouvement). Le cosmos aristotélicien est un cosmos ordonné. D'abord en ce sens qu'il est muni d'un centre et de directions privilégiées (le haut, le bas, par exemple). Puis aussi en ce sens que le mouvement local peut y revêtir, a priori, trois formes « naturelles » : autour du centre, vers le centre (c'est-à-dire vers le bas) et à partir du centre (vers le haut).

À cet ordre du cosmos répond un ordre des choses qui fait que le lourd et le léger sont des qualités absolues, plus même, des qualités motrices irréductibles dont l'existence est nécessaire pour fonder les mouvements naturels, vers le bas et vers le haut respectivement : « L'acte du léger, c'est le fait d'être en un certain lieu, à savoir en haut » (Physique, VIII, iv, 225, b 11-12). Cette structure supposée du cosmos détermine la distinction entre « mouvements naturels » et « mouvements violents » : un corps possédant [...]

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Pour citer l’article

Françoise BALIBAR, « MOUVEMENT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mouvement/