MORALISTES

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Jansénistes ou libertins

Nous sommes sensibles aujourd'hui, après Nietzsche, à la rigueur de scalpel de la plume des moralistes, à leur « anatomie du cœur humain » (Préface des Maximes de La Rochefoucauld – ce terme « anatomie » apparaissant à L. Van Delft comme le plus capable de cerner la dimension novatrice de l'œuvre, au regard de l'anthropologie du temps), à leur manière de traquer les illusions, de faire tomber les certitudes : nous y verrions presque une forme d'émancipation de toute morale, et de préparation au nihilisme. Le libertin serait en quelque sorte l'horizon du moraliste, qui ne serait jamais autant lui-même qu'en assumant une position exclusivement, intégralement mondaine : ainsi de Saint-Évremond, ou du chevalier de Méré.

Reste que le suspens de la morale et des valeurs a quelque chose d'inconcevable à l'époque classique, c'est-à-dire en un temps profondément imprégné de culture religieuse. La remarque est triviale concernant Pascal, dont on a signalé la volonté apologétique. Elle n'étonne guère à propos de La Bruyère, dont les Caractères trahissent le réformisme chrétien et qui a laissé des Dialogues sur le quiétisme. Elle est plus délicate au sujet de La Rochefoucauld. Certains courants de la critique (J. Lafond, Philippe Sellier) ont marqué la proximité de sa vision de l'homme avec celle héritée d'Augustin et dominante dans le jansénisme : à savoir l'homme sans Dieu d'après la Chute. Mais n'y a-t-il qu'un « antihumanisme » d'assise théologique (selon l'expression de l'historien de la philosophie Henri Gouhier) qui puisse démasquer l'amour-propre ? Et ne peut-on souligner, inversement, ce que la morale chrétienne elle-même peut avoir de commun avec les morales antiques ? Le stoïcisme en particulier apparaît au xviie siècle très influent, et les Maximes (qui s'y opposent) pourraient relever d'un « socratisme », serait-il chrétien.

Paul Bénichou a souligné de son côté en quoi le pessimisme des Maximes « s'exerce sur un plan et selon une intention profanes ». Mais, loin de n'en retenir que la dimension critique (la fameuse « démolition du héros »), il insiste sur leur effort de reconstruction : la lecture comme l'écriture des Maximes deviennent écoles de lucidité et de civilité. Dans une étude d'une exceptionnelle subtilité, Jean Starobinski s'est interrogé pour sa part sur une possible « morale de substitution » : « une esthétique du sujet parlant, pour lequel la tâche principale sera la conformité à soi-même. [...] L'être personnel [...] est ce qui s'invente et se manifeste expressivement dans le rapport audible entre notre nature et notre langage. L'être ne peut être qu'apparaissant, le paraître est le salut de l'être. [...] Ainsi s'opère la restauration esthétique de la nature humaine », qui est tout autre chose qu'une religion de l'art (La Rochefoucauld est trop dédaigneux de son statut d'écrivain pour cela) : une « éthique substitutive ».

On comprend mieux peut-être la profonde filiation des moralistes français avec Montaigne : l'écriture des Essais n'est certes pas fragmentaire, mais « discontinue » (B. Parmentier) ; elle suit toute la mobilité du phénomène humain, sans jamais le figer en concept ; elle offre à la littérature une mission magnifique de liberté, l'affranchissant des doctrines reçues et des poses savantes. Enfin, elle suscite une double interprétation, laissant le lecteur à sa conscience : chrétienne ou bien tournée vers un scepticisme radical – le « pyrrhonisme » que lui reproche Pascal.

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Pour citer l’article

François TRÉMOLIÈRES, « MORALISTES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/moralistes/