MORALISTES

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Questions de définition

À l'exception de Montaigne, dont il faudra reparler, cette famille des « moralistes français » écrit donc la langue classique et pratique dans tous les cas la forme brève : pensées, maximes, caractères, « réflexions ou remarques ». Mais, à ne retenir même que trois auteurs, qu'ont-ils réellement en commun – sinon la qualité exceptionnelle d'un style ? Pascal a voulu livrer une Apologie de la religion chrétienne, que sa mort a laissé inachevée : l'aspect fragmentaire des Pensées (1re édition en 1670) est par conséquent au moins pour partie involontaire, et l'intention clairement religieuse. La Rochefoucauld, grand seigneur désabusé par l'échec de la Fronde, semble se tenir au contraire pour l'essentiel sur le terrain de l'observation mondaine. Son écriture, constamment remaniée (cinq éditions des Maximes de 1664-1665 à 1678), polie et repolie, donne le modèle d'un genre auquel, après le romantisme, on reprochera son artifice (il est vrai qu'il a été gâté par quantité d'épigones de faible envergure). Enfin, on a souvent souligné que, par la critique psychologique qu'elles mettent en œuvre à travers une mise en lumière d'« une vie inconsciente des désirs » (P. Bénichou), les Maximes se livrent à une véritable dissolution du « moi » ; au lieu que l'œuvre de La Bruyère (neuf éditions de 1688 à 1696) privilégie, dans la tradition de Théophraste renouvelée par les Anglais (les Characters of Vertues and Vices de Joseph Hall, 1608), des types, des portraits, et par conséquent une certaine fixité que dit bien son titre.

Les Caractères, ou les Mœurs de ce siècle affichent nettement leur dimension d'observation sociale et historique : on parle parfois en ce sens des moralistes comme de précurseurs de la sociologie. Les Pensées et les Maximes nous rapprocheraient plutôt d'une anthropologie : au-delà de la description des mœurs, leur véritable objet n'est autre, en effet, que la nature humaine. Les moralistes ne prétendent pas l'aborder en docteurs, mais seulement la décrire. Description cependant si neuve, convainquant si bien que cet objet est insaisissable et multiple, qu'elle semble devoir empêcher toute prétention à une « science de l'âme » ; elle annonce à la rigueur une « psychologie des profondeurs », par l'insistance sur ce qui échappe à la conscience et à la maîtrise de soi. Le propos en tout cas n'est jamais prescriptif. Comme y insistent tous les critiques, c'est un contresens que de lire les moralistes en « moralisateurs ».

Une certaine unité thématique – et pas seulement de manière – réunirait donc leurs œuvres, justifiant l'expression, admise en Allemagne et en Italie, de « moralistique », comme on parle par exemple de sophistique (Moralistica francese de Renzo Giraldi, 1972). Louis Van Delft, qui a tenté « un essai de définition et de typologie » du Moraliste classique (1982), suggère un troisième critère : « d'attitude », qui pourrait bien être le plus important. Le moraliste « n'est le représentant d'aucun pouvoir, nulle autorité ne l'a délégué ». Auteur sans autorité, il participe, et parmi les tout premiers, à l'émancipation d'un espace proprement littéraire. Reste que, même ainsi resserrée, la définition demeure ouverte : elle n'exclut pas par exemple la poésie ou du moins la fable, avec Jean de La Fontaine qui lui aussi – et mieux peut-être qu'aucun autre – parle « à hauteur d'homme ».

Quant au critère formel de brièveté, il s'applique à un éventail très large d'écrits, dont l'anthologie de Jean Lafond donne une idée (Moralistes du XVIIe siècle. De Pibrac à Dufreny, 1992) : y voisinent la poésie gnomique de Pibrac (1re édition en 1574), les florilèges de sentences et de citations, les maximes morales sur le modèle de Sénèque ou de Tacite, les maximes religieuses, recueils de « pensées diverses » ou « réflexions », et à la toute fin du siècle les Amusements sérieux et comiques de Dufreny (1699) – dont on s [...]

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Pour citer l’article

François TRÉMOLIÈRES, « MORALISTES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/moralistes/