MONDIALISATION (sociologie)

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Un terme problématique

Le terme « mondialisation » se diffuse dans les années 1980 à la suite de l’article de Ted Levitt « The Globalization of Markets », paru dans Harvard Business Review en 1983, qui prédit l’avènement d’un marché global supplantant les marchés nationaux. L’expression séduit rapidement le monde des affaires : les entreprises deviennent soucieuses de se présenter comme « globales », avec des slogans tels que « Le monde est notre audience » (Time Warner) ou « Votre banque partout dans le monde » (H.S.B.C.). La dérégulation financière et la chute de l’U.R.S.S. favorisent également la diffusion de ce terme : la mondialisation s’identifie alors à l’expansion planétaire d’un capitalisme triomphant. Le terme permet aux « globalistes », tenants d’un certain néo-libéralisme, de décrire un nouveau contexte qui s’imposerait à tous, et particulièrement aux États, sommés de s’adapter. C’est au nom de la mondialisation que nombre de réformes ont été conduites ou que les entreprises justifient leurs délocalisations.

La sociologie ne pouvait se réapproprier le terme qu’au prix d’un important travail de reformulation. Les années 1980 et 1990 vont connaître un vif débat entre « globalistes » et « sceptiques », lesquels relativisent l’importance et même la nature des transformations. On peut identifier trois grands points d’achoppement, c’est-à-dire autant de problèmes que pose la notion et avec lesquels la sociologie doit composer.

Le premier axe de débat porte sur la réalité même du phénomène : assiste-t-on réellement à un dépassement de l’échelle nationale et à une unification des sociétés à l’échelle du monde ? De nombreux chercheurs ont pu, comme Neil Fligstein, décrire la mondialisation comme une « rhétorique » : elle servirait à mettre l’accent sur le rôle des marchés, le pouvoir des actionnaires et la responsabilité individuelle au détriment de l’action gouvernementale et des protections sociales. Ainsi, il importe de bien distinguer entre la réalité et les discours, d’étudier les rapports parfois complexes qu’ils entretiennent, et surtout d’identifier par qui sont portés ces discours et de comprendre pour quelles raisons ils sont énoncés.

Un deuxième axe de débat découle directement du précédent : la mondialisation est-elle nouvelle ? Constitue-t-elle vraiment une rupture historique ? Les échanges mondiaux, les multinationales, et même les marchés globaux ont existé bien avant la fin du xxe siècle. Suzanne Berger identifie une « première mondialisation » à la fin du xixe siècle. On peut remonter plus loin encore, avec les conquêtes coloniales, la « découverte » des Amériques, les voyageurs européens et chinois ou les empires de l’Antiquité… La datation ne fait pas consensus. Ces éléments invitent à mieux spécifier les caractéristiques propres à la période contemporaine. Plus qu’un simple changement économique, les auteurs sont amenés à souligner une dimension proprement anthropologique de la mondialisation : ce sont moins les marchés qui changent que la façon dont nous percevons l’espace et le temps, et ce au-delà des seuls marchands et voyageurs. Le développement du tourisme international est ainsi un phénomène nouveau, lequel recompose fortement à la fois l’espace lui-même et notre perception de celui-ci.

Enfin, dernier axe de débat, la qualification même du phénomène : faut-il parler de « mondialisation » ou employer un autre terme ? On peut reprocher à l’expression de donner l’image d’un monde uni alors que les inégalités, les rapports de domination et d’exploitation ainsi que les spécificités culturelles ont plus tendance à se recomposer qu’à disparaître. D’autres mots existent. Immanuel Wallerstein préfère, par exemple, parler, en s’inspirant de Fernand Braudel, d’un « système-monde », qui prend corps au xvie siècle. Le terme « mondialisation » viendrait masquer une division inégale du travail entre un centre, une semi-périphérie et une périphérie. Dans une autre veine, Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant voient dans la mondialisation plutôt une forme d’impérialisme américain dissimulé.

Ces lignes de tension permettent de mieux comprendre la tâche impartie à la sociologie : faire la critique de la mondialisation, c’est-à-dire non pas la rejeter sur le plan politique, mais bien la mettre à l’épreuve empirique, aller au-delà du terme pour se pencher sur les phénomènes concrets dans toutes leurs diversités et leurs nuances.

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Écrit par :

  • : doctorant en sociologie au Centre de sociologie des organisations (C.S.O.), agrégé de sciences économiques et sociales

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Denis COLOMBI, « MONDIALISATION (sociologie) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mondialisation/