MONDE

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Le monde de l'expérience préréfléchie

L'examen du comportement animal conduit tout naturellement à la notion d'environnement. Tout animal est placé dans un milieu extérieur avec lequel il est en relation ; il en dépend mais en même temps il a une certaine prise sur lui. Ce milieu n'est pas homogène, il forme un ensemble articulé, il est fait d'objets utiles, nuisibles, familiers, étranges, etc., bref il est traversé de significations. Mais ces significations sont relatives à un système fixe de tendances, de besoins et de schémas de comportement, et forment elles-mêmes un réseau rigidement déterminé.

L'existant humain, par contre, ne peut être analysé dans les termes qui suffisent à caractériser un organisme. Certes, il est placé dans un milieu extérieur, il en subit les influences et il y agit ; en tant qu'organisme il porte des besoins spécifiques. Mais il a la capacité remarquable de faire apparaître de nouveaux besoins et, corrélativement, de modifier les significations des objets extérieurs et de transformer les propriétés du milieu conformément à ses propres schémas organisateurs. Ainsi apparaissent, au-delà des significations biologiques, des significations culturelles qui sont en constante évolution. Ces significations se déposent en partie dans des objets artificiels (outils, ustensiles, parures, objets symboliques, etc.), mais elles couvrent aussi tout l'environnement naturel, c'est-à-dire toute la portion de la réalité naturelle qui est accessible à la perception humaine. (Les étoiles, par exemple, peuvent être interprétées à travers une représentation mythologique ou à travers les catégories de l'astrophysique.) Il y a donc mise en perspective de la réalité à partir d'un centre d'initiative et de compréhension qui est l'être humain lui-même. Par sa seule présence au milieu des choses, celui-ci les charge pour ainsi dire de valeurs et les distribue ainsi dans un champ différencié dont il assume pour lui-même la loi d'organisation.

La « mondanéité » de l'existant humain

La propriété la plus remarquable de ce champ, c'est qu'il n'est pas fini ; en d'autres termes, qu'il n'est pas simplement un système fermé, d'objets, qualifiés d'une certaine manière. Il s'étend au-delà de tous les objets effectivement repérables, et se présente comme capable d'absorber indéfiniment de nouveaux objets, sans qu'il soit possible d'assigner une limite à ce pouvoir d'absorption. Cela signifie que, avant d'être un réseau de valeurs, il est la possibilité même de la valorisation, le principe en vertu duquel les objets qu'il rassemble peuvent être chargés de valeurs spécifiques. Autrement dit, le champ de significations qu'instaure l'existant humain n'est pas une totalité fermée, ni au sens d'une simple somme ni même au sens d'un système articulé fini, mais un principe de totalisation. C'est du reste pourquoi il n'est jamais établi une fois pour toutes. La modalité selon laquelle s'effectue la totalisation n'est déterminée ni par la nature des objets qui sont totalisés ni par des propriétés objectivables de l'existant humain (par exemple, par des besoins déterminés). Les mêmes objets peuvent être insérés dans des champs de signification différents, affectés de valeurs diverses, interprétés selon des perspectives multiples. Et, corrélativement, l'existant humain n'est pas caractérisé essentiellement par un ensemble de propriétés fixes, mais bien par le pouvoir qu'il possède de définir ses propriétés, de fixer ses besoins et ses intérêts, bref de déterminer ce qui a pour lui valeur.

Ce qui apparaît ainsi comme caractéristique, ce n'est pas que l'existant humain soit en fait placé dans un champ ouvert de significations, mais qu'il ait la capacité d'instaurer un tel champ. Si l'on appelle monde le champ de significations par rapport auquel l'existant humain se situe et à partir duquel il interprète toute réalité (y compris la sienne), on pourra dire que l'existence de l'homme a constitutivement un caractère mondain, c'est-à-dire qu'elle est par essence instauratrice d'un monde. La véritable question qui se pose est donc celle de la « mondanéité » de l'existant humain : en quoi consiste-t-elle et comment est-elle possible ?

Pour répondre à cette question, il convient d'examiner tout d'abord la structure du monde. Il y a des mondes différents, mais en chacun on retrouve les mêmes traits essentiels : il y a une structure caractéristique, qui appartient à n'importe quel monde en tant précisément qu'il est un monde. Une première indication est donnée par l'analyse qui précède : un monde est un système ouvert de significations. Comment un tel système est-il possible ? Pour qu'il y ait système, il faut que les significations (ou les valeurs) soient reliées les unes aux autres d'une manière déterminée. Autrement dit, il faut qu'elles renvoient les unes aux autres, selon des directions définies. Or il est précisément de la nature de la signification d'affecter l'objet porteur de diverses indications de renvoi.

Chaque signification en appelle plusieurs autres, dont chacune à son tour en appelle d'autres, et ainsi de suite. Il y a donc bien un système : les significations forment un réseau et, en quelque point qu'on se trouve, on peut passer, par des trajets définis, à n'importe quel autre point. Le réseau est donc connexe et, de plus, il est en général possible de passer d'un point à un autre par divers cheminements. Si l'on poursuit assez loin l'exploration du réseau, on finit par retrouver l'existant humain, non pas dans telle ou telle attribution bien déterminée (par exemple, en tant qu'utilisateur de tel instrument ou de tel symbole), mais dans ses possibilités ultimes. Nous utilisons des machines en vue de produire des biens, qui doivent nous permettre de nous maintenir en vie, mais aussi d'acquérir de nouvelles informations, de comprendre le monde qui nous entoure, de forger et de réaliser des projets, bref de faire exister une culture, de réassumer les significations déjà constituées, de les transformer, de faire naître de nouvelles significations. Les actes concrets par lesquels nous nous insérons dans un monde ont pour sens, en définitive, de rendre possible l'instauration d'un monde. Cette circularité indique que, à travers son monde, c'est lui-même que vise l'existant, non en tant qu'il déterminerait ainsi son propre contenu, mais en tant qu'il est, par essence, possibilité de monde, qu'il est constitutivement acte de position d'un monde et qu'il est rapport à lui-même à travers cet acte même.

Mais, s'il en est ainsi, on ne peut jamais atteindre une signification ultime ; le renvoi à l'existant instaurateur n'est pas l'indication d'un terme final, mais au contraire l'indication du mouvement même en vertu duquel il y a un monde qui se déploie. Ce renvoi nous fait passer au-delà des significations particulières et fait apparaître un champ indéfini d'extensions possibles. Ce cham [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite à l'université catholique de Louvain (Belgique)

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Pour citer l’article

Jean LADRIÈRE, « MONDE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/monde/